Article paru dans Eden Magazine n°82 hiver 2025 : www.edenmagazine.be
Depuis la découverte de son ouvrage, Mijn natuurlijke tuin, lors d’une virée jardinière outre-Moerdijk il y a deux ans, puis de son compte Instagram alimenté de photos de rêve, il nous fallait en savoir plus. Vivre les différentes ambiances de la composition naturaliste du paysagiste Jelle Grintjes devenait pour nous une priorité. Digne représentant de la Dutch Wave, initiée à la fin du siècle passé par les pépiniéristes et paysagistes Piet Oudolf, Henk Gerritsen, Ton Ter Linden ou Rob Leopold, il est aujourd’hui un interprète de ce style qui, selon un plan épuré et dynamique, donne la priorité aux graminées et aux plantes vivaces. Mais, pas n’importe lesquelles … Des structurantes et robustes, à la tenue irréprochable, pour offrir en fin de saison, un spectacle après la floraison.

Largement inspiré par la nature, par la grande prairie nord-américaine, sans doute aussi par l’école de Sheffield et ses pictorial meadows ou par la touche allemande de Cassian Schmidt au Hermannshof, Jelle Grintjes développe dans ses créations, une approche artistique couplée d’une approche scientifique. Loin de lui les associations sages et bien rangées qui frisent la perfection, loin de lui tout contrôle. Au contraire, ce qui l’intéresse, c’est plutôt le lâcher prise… comme dans la nature. Tant pis s’il s’apparente parfois à un joyeux méli-mélo, voire à un léger chaos. Les interventions humaines sont volontairement limitées ; elles visent essentiellement à éviter l’envahissement de l’une ou l’autre plante ou à créer des microclimats bénéfiques à certains végétaux. Bien entendu, cela ne se fait pas du jour au lendemain ; pour y parvenir, il faut connaître les plantes, les expérimenter et étudier leur comportement. Un véritable défi.

Naturel à la limite du sauvage

A Herwen, dans le Gelderland, près de la frontière allemande, se trouve son terrain de jeu, un pré de 5000 m², peuplé de 20.000 vivaces et graminées et d’environ 50.000 bulbes. Pour lui, c’est un deuxième jardin. Après la plantation d’une parcelle louée à la commune, il achète en 2018 un terrain dans lequel il décide de déménager la plupart de ses plantes. Un travail de longue haleine qui lui ouvre les yeux et lui permet de mieux comprendre les besoins et comportements des végétaux qu’il déterre. Dans ce nouvel éden, l’idée n’est pas d’essayer le plus de variétés possibles, mais de déterminer les plus performantes. Son crédo ? Associer les vivaces aux graminées tout en insérant les indispensables bulbes et bisannuelles. Mais aussi et surtout, laisser venir des invitées sauvages comme le panais, Pastinaca sativa ou la carotte sauvage, Daucus carota, qui se sèment librement où bon leur semble. Si elles accentuent le côté spontané du jardin, elles font également le lien entre les plantations. Les carottes sauvages offrent des associations surprenantes avec les Nepeta, Persicaria ou Allium, tandis que les panais qui fleurissent plus tard, se marient élégamment avec les Sanguisorba, Vernonia, Agastache ou Echinacea. Ne serait-ce pas une nouvelle opportunité ou perspective dans la pratique du jardinage ?

Une photo en noir et blanc
Avec Jelle Grintjes, imiter la nature c’est reproduire la croissance naturelle des écosystèmes dans lesquels les plantes interagissent, pour former un tout cohérent. Pour y parvenir, il est indispensable de planifier de manière réfléchie, d’établir des schémas de plantation, des « matrixbeplanting », où les végétaux sont agencés d’abord pour leur pertinence écologique. Sans oublier de tenir compte des conditions de sol, d’ensoleillement, d’humidité ou de climat, pour une croissance maximale et une optimisation de l’espace.

Il dessine et plante un jardin comme s’il confectionnait un bouquet. La composition est rythmée et contrastée par des petites mises en scène répétées, toujours différentes en fonction des saisons. Des groupes lâches et informels par zone ou tache, ainsi que des lignes fluides, apportent incontestablement une sensation de calme et de naturel. Quelques espèces dominantes, – environ 60% de l’ensemble -, robustes et attrayantes même après la floraison, forment une base structurante. Elles offrent un support et un cadre aux voisines. A titre d’exemple, l’échinacée qui conserve joliment ses inflorescences fanées jusqu’à la fin de l’hiver ou la véronique qui exhibe des feuilles délicatement verticillées, – poussant en groupe autour de la tige -, pendant 8 à 9 mois par an. L’une et l’autre ont d’ailleurs le bon ton de ne pas s’affaisser après la première gelée.



Les couvre-sol sont indispensables pour unifier le jardin, les graminées pour remplir la trame et les couleurs douces dans les nuances de bleu, violet, rose ou blanc pour assurer une certaine cohérence. Pour accrocher le regard, rien de tel que de parsemer quelques touches vives comme celles des Kniphofia et autres Crocosmia ou de répéter quelques sentinelles bien droites de Calamagrostis x acutiflora ‘Karl Foerster’. La hauteur des plantes n’a pas beaucoup d’importance ; Jelle Grintjes les mélange sans tenir compte du principe, « les petites devant et les grandes derrière » ; cela accentue le mouvement. Evidemment, certaines élancées comme les Vernonia, Thalictrum, Eupatorium ou Veronicastrum sont de véritables eye-catcher nécessaires pour donner du rythme.

Vous l’avez compris, il est donc essentiel de bien connaître les végétaux. La réussite de ce type de jardin en dépend. Jelle Grintjes nous confie une astuce : « prenez une photo en noir et blanc. Très vite, vous jugerez si le résultat du parterre est suffisamment intéressant ».
Bouquet final

Nous sommes allés à Herwen, un samedi matin sous la grisaille de la fin septembre. En contrebas d’une digue, nous repérons facilement le jardin. Une mer de graminées, légères et gracieuses, d’où s’échappe une nuée d’élégants Sanguisorba qui balancent au gré du vent leurs petits épis rouges ou blancs. Les couleurs sont douces. Le paysagiste, sécateur à la main, le parcourt en tous sens, tout en répondant aux questions d’un petit groupe de visiteurs venus tout droit de Pologne. Il est préoccupé par l’arrivée imminente de Monty Don, journaliste vedette de la série Gardener’s World à la BBC et par … quelques affreuses taupinières toutes fraîches. D’emblée, comme tout bon jardinier qui se respecte, il nous confie qu’il faudra impérativement revenir en juin quand le jardin sera au plus beau. Qu’à cela ne tienne, pour nous, l’occasion est idéale pour découvrir la beauté d’un jardin naturel après un tel été.

Cà et là, dans le ciel si bas du nord, pointent les panicules retombantes du Solidago rugosa ‘Fire Works’, un véritable feu d’artifice jaune d’or. En sa compagnie, virevoltent les étoiles jaunes lumineuses des Rudbeckia ou celles des Aster, (syn. Symphyotrichum) dans les différentes nuances de bleu. Les touffes vigoureuses de Persicaria aux épis rouges sont rehaussées de grandes Eupatorium aux ombelles roses ou de Vernonia aux petits pompons violets. Ils apportent de la verticalité. Quelques Echinacea sont encore bien présentes, les unes encore en fleurs, les autres fanées, mais leurs têtes sèches presque noires offrent toujours un joli contraste dans la lumière rasante. Des groupes de Verbena, Verbascum ou Helianthus ponctuent la masse des graminées, essentiellement des groupes de Calamagrostis, Deschampsia, Molinia, Sesleria ou Stipa.



Top des vivaces, graminées, bulbes et bisannuelles
La palette actuelle de Jelle Grintjes diffère de ses débuts, où performait surtout le trio, tulipes, échinacées et sauges. Aujourd’hui, nettement plus étendue, elle est décrite avec précision dans son précieux ouvrage.
Plantes vivaces :



- Aster ‘Vasterival’, A. novi-belgii ‘Violetta’
- Crocosmia ‘Yellow Emberglow’, C. ‘Lucifer’
- Echinacea pallida, E. purpurea ‘Magnus’, E.p. ‘Green Jewel’, E.p. ‘Alba’
- Kniphofia ‘Mango Popsicle’, Tawny King’, K. citrina
- Persicaria amplexicaulis ‘Firetails’, P.a. ‘Fat Domino’
- Rudbeckia triloba ‘Prairie Glow’, R. fulgida ‘Goldsturm’
- Salvia nemorosa ‘Mainacht’, ‘Caradonna’, ‘Amethyst’, S. glutinosa
- Sanguisorba ‘Miss Elly’, Blackthorn’, Pink Tanna’, All Time High’
- Thalictrum ‘Splendide’, ‘Black Stockings’, ‘Anne’
- Veronicastrum virginicum ‘Fascination’, ‘Red Arrows’, ‘Erica’






Graminées :

- Calamagrostis x acutiflora ‘Karl Foerster’, brachytricha
- Deschampsia cespitosa ‘Goldtau’
- Molinia caerulea ‘Edith Dudszus’, M. c. Heidebraut’, M. caerulea subsp. arundinacea ‘Karl Foerster’
- Sesleria caerulea, nitida, autumnalis
- Stipa tenuissima, gigantea, calamagrostis, ichu
Bulbes :
- Allium ‘Summer Drummer’, sphaerocephalon
- Camassia leitchtlinii ‘Caerulea’, cusickii, quamash
- Fritillaria meleagris, imperialis, persica
- Narcissus ‘Hawera’, ‘Lemon Drops’
Bisannuelles :
- Angelica gigas et sylvestris ‘Vicar’s Mead’
- Digitalis purpurea et ferruginea
- Dipsacus sylvestris, la cardère sauvage
- Verbascum blattaria ‘Alba’, olympicum
Infos pratiques

- Jelle Grintjes, Grintjes Tuin Ontwerp
Polderdijk 61 à 6914 K J, Herwen
Instagram : jelle_grintjes
- Pour joindre l’utile à l’agréable.
Sachez qu’à quelques centaines de mètres du jardin, à Tolkamer, brasseries et salons de thé vous attendent en haut d’une digue, avec vue imprenable sur le Rhin et plus loin, l’Allemagne.
- Livre
Mijn Natuurlijke tuin, Tuinieren volgens the Dutch Wave, Jelle Grintjes, Uitgeverij Terra 2023, ISBN 978 90 8989 954 5

