Hibaku-jumoku, les arbres d’Hiroshima, Survivants de la bombe atomique

Ces trésors de résilience sont de véritables symboles de résistance, persévérance et espoir. Forces de la nature et ambassadeurs de paix, ils racontent l’histoire
Pansement de la cicatrice du tronc de Salix chaenomeloides

Article publié dans Eden Magazine n°74, printemps-été 2023, www.edenmagazine.be

Photos Green Legacy Hiroshima et Marie-Noëlle Cruysmans

Aujourd’hui, les menaces d’armes nucléaires et l’agression militaire contre l’Ukraine font désormais partie de notre quotidien. Là-bas, les pertes humaines militaires et civiles se comptent malheureusement par plusieurs dizaines de milliers. Là-bas, la nature souffre. Plus de 30.000 ha de forêts ont brûlé, le parc naturel des Montagnes Sacrées dans la région de Donetsk est saccagé, les plantations de pins perdues, les écosystèmes, – notamment les steppes -, détruits et certaines espèces végétales uniques éteintes. Sans parler de l’effrayante pollution des sols, de l’eau, de l’air…

Dôme de Genbaku

Comment ne pas penser à Hiroshima ? Rappelez-vous. Le 6 août 1945 à 8h15, le monde basculait d’un coup. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une bombe atomique était utilisée comme arme de guerre. Lancée par les Américains, elle dévastait tout un pays, tout un peuple et elle marquait la capitulation du Japon et la fin de la seconde guerre mondiale. Le fleuve Honkawa qui traverse la ville en était l’épicentre. Un seul édifice le longeant est resté debout… le Dôme de Genbaku, une ruine maintenue dans l’état où elle était juste après le bombardement et, depuis 1996, classée sur la liste du Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Autour d’elle, le néant. « Lors de l’explosion, il y a eu le dégagement d’un rayonnement thermique et de radiations d’une rare intensité. L’air s’est dilaté rapidement, créant une onde de choc de très haute pression. Le rayonnement thermique, les radiations et l’onde de choc ont interagi de façon complexe et ont provoqué des effets dévastateurs incomparables. L’intensité des rayons de chaleur et de l’explosion détruisit et incendia pratiquement tous les immeubles dans un rayon de 2 km de l’hypocentre ». (Musée d’Hiroshima pour la paix)

Une lueur d’espoir

Du 19 au 21 mai 2023 s’est tenu à Hiroshima, le sommet du G7, rassemblant les 7 grands pays, les présidents du Conseil européen et de la Commission européenne, pour débattre des grands enjeux internationaux…Peut-être une lueur d’espoir pour les générations futures ?

Les arbres, ces monuments de verdure

Parc du Mémorial de la Paix axé sur le dôme de Genbaku et l’arche du cénotaphe

Aujourd’hui, le Peace memorial park, porte d’entrée au musée pour la paix, est devenu un lieu de recueillement. Cet immense îlot de nature planté d’arbres originaires du monde entier, autour d’un axe partant du dôme vers la fontaine et le cénotaphe, fut créé dans les années 50 en mémoire aux nombreuses victimes. Au-delà, un parcours mène le visiteur devant quelques-uns des 170 arbres recensés comme A-bombed trees.  Au Japon, tout le monde connait et respecte ces valeureux Hibaku-jumoku, le mot hibaku signifiant bombardé ou exposé à la radiation nucléaire et jumoku arbre ou bois.

Après avoir été brûlés à une température dépassant parfois les 4000°C, ces arbres, tels des phœnix, ont pu renaître de leurs cendres. Ils ont survécu, les uns soutenus par des béquilles, les autres malgré un tronc fendu noirci par le feu ou malgré des cicatrices impressionnantes. Ils ont refait de nouvelles racines, de nouveaux bourgeons, puis de nouvelles fleurs et de nouveaux fruits. A Hiroshima, chaque printemps est tout simplement magique lorsque le vieux cerisier au tronc enveloppé d’un « pansement » protecteur croule sous une joyeuse floraison immaculée.

Salix babylonica

Chaque arbre a sa propre histoire. Environ 30 espèces différentes ont résisté au désastre. Le plus proche de l’épicentre, – à environ 370 m – est 1 vénérable saule pleureur, Salix babylonica, planté au bord de la rivière Honkawa. Son tronc s’est cassé au moment de l’impact mais ses racines restées vivantes ont miraculeusement germé quelques temps plus tard. A 410 m, un houx asiatique, Ilex rotunda, appelé aussi houx de Kurogane, dont les parties aériennes avaient partiellement brûlé, a repoussé à partir de ses racines. 2 énormes micocouliers Celtis sinensis var.japonica, se sont effondrés mais grâce à leur souche souterraine, ils ont réussi à germer à nouveau. Répondent toujours présents, 3 vénérables camphriers, Cinnamomum camphora, 3 Aphananthe aspera appelés muku dans leur pays d’origine, d’autres saules et houx, des Diospyros kaki, des Eucalyptus melliodora, 4 platanes, Platanus orientalis, 3 Prunus x yedoensis ‘Somei-Yoshino’, 2 Pinus thunbergii et quelques pivoines arbustives, Paeonia x suffruticosa. Sans oublier le très populaire Firmiana simplex, extrêmement robuste ou l’incontournable et emblématique Gingko biloba qui ont chacun, l’année suivante, produit de nouvelles feuilles.

Le jardin Shukkei En  

Pour les survivants d’Hiroshima, ce jardin traditionnel situé à 1370 m de l’épicentre, a joué un rôle particulier dans l’histoire de la ville. Créé en 1620 par un seigneur et un maître de cérémonie du thé, il devient un jardin public en 1940. Ce lieu de promenade et de repos apprécié par tous a attiré beaucoup de malheureux juste après l’impact ; ils espéraient y trouver un refuge mais aussi de l’eau et un peu d’ombre.

Seuls 3 des 5000 arbres du jardin ont survécu.  Typiques au pays du soleil levant, 1 Ginkgo biloba, 1 pin noir du Japon, Pinus thunbergii et 1 muku, Aphananthe aspera ont tenu bon. Le vieux Ginkgo, de 17 m de haut, dont le tronc d’une circonférence de 4 m est courbé depuis plus de 200 ans, en est d’ailleurs la pièce centrale. Chaque année, ses branches sont taillées minutieusement afin de pas tomber.

Green Legacy Hiroshima

L’équipe de bénévoles de Green Legacy emmenée par Nassrine Azimi (au centre du premier rang)

L’association Green Legacy Hiroshima, soutenue par l’UNITAR, l’institut des Nations-Unies pour la formation et la recherche visant notamment à la reconstruction d’un pays après un conflit est fondée en juillet 2011 par 2 amis, Nassrine Azimi et Tomoko Watanabe. Elle coordonne une campagne planétaire de bénévoles visant à diffuser le message universel de ces arbres survivants au bombardement atomique. L’idée générale étant de mettre en garde le monde entier contre les dangers des armes de destruction massive et nucléaires tout en insistant sur le caractère sacré de l’humanité et l’exceptionnelle résilience de la nature. 

L’association envoie et partage des semences et des jeunes pousses issues de ces arbres martyres, aux institutions, collectivités, villes, jardins botaniques et universités, appartenant à l’heure actuelle à 40 pays différents. La Belgique figure sur la liste des partenaires aux côtés par exemple des Etats-Unis, du Rwanda, de l’Iran, du Chili, du Kazakhstan ou de l’Afrique du Sud, pour ne citer qu’eux. En réussissant à faire germer les graines d’Hibaku de deuxième génération dans leur pays, à parfois plus de 10.000 km d’Hiroshima, ces partenaires deviennent les ambassadeurs actifs de ce symbole de résilience.

Aidée par la ville d’Hiroshima et par un conseil scientifique international regroupant les plus grands jardins botaniques américains, l’association procède dès le mois de novembre à la collecte et à la conservation des semences, sous la direction du maître-jardinier Chikara Horiguchi. Elle dresse une liste des graines disponibles et sélectionne les espèces en fonction du climat, des communautés de plantes et des écosystèmes du partenaire. Pour 2023, 187 semences sont recensées. Parmi elles, des Camellia, Ginkgo, Cinnamomum ou Ilex rotunda….  

Association Mayors for peace

Créée en 1982 à l’initiative du maire d’Hiroshima, l’organisation internationale Mayors for peace réunit sous sa bannière, des villes intéressées par la promotion et l’éducation à la paix. Plus de 8.000 villes appartenant à 160 régions ou pays différents sont actuellement membres. Sur présentation d’un dossier, les graines sont choisies et envoyées. Elles doivent être cultivées par des experts garants des techniques de culture tels des jardins botaniques, avant d’être plantées dans des lieux publics connus des citoyens afin de les sensibiliser. Un beau programme.

Yukiko Van Cauwenberghe, ambassadrice de Green Legacy, en visite aux Ginkgo réceptionnés à Ypres

En août 2016, Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations Unies, a notamment planté à Genève, un Ginkgo biloba offertpar le maire président de l’association, dans les jardins du Palais des Nations. Chez nous, la ville d’Ypres, a reçu et semé une dizaine de graines de Ginkgo ; elle en a fait profiter de nombreuses villes et communes.

Oui, c’est indéniable, le Ginkgo biloba, véritable fossile vivant apparu il y a plus de 200 millions d’années, restera un éternel symbole de longévité et de continuité…

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