Photos : Pierre Barbieux et Marie-Noëlle Cruysmans
Article publié dans Eden Magazine n°82, hiver 2025, www.edenmagazine.be

Il n’y a pas que les pommes, les poires, les cerises ou les prunes. En poussant les portes de la pépinière Bois de Rode Bos à Rhode-Saint-Genèse, aux portes de Bruxelles, la découverte est garantie. Des fruits hors du commun. En passant de l’asiminier au mûrier, du kaki au nashi, de l’amélanchier à gros fruits à l’hybride de poirier ou d’alisier, les propositions de saveurs foisonnent. Pierre Barbieux est l’artisan de ce lieu insolite. Un diplôme en relations publiques, des voyages aux quatre coins de la planète ou une expérience dans un restaurant, l’amènent à s’intéresser à la nature, à la biodiversité. Plus concrètement, à l’agroforesterie et à la forêt nourricière.
Son projet d’une culture fruitière raisonnée démarre en 2014. Petit à petit, il occupe une parcelle de 3 ha, en plein vent, divisée en deux zones. La première est réservée aux essais sur les plantes mères et la deuxième à la pépinière. Cependant, mener les deux de front est énergivore. En septembre 2024, la gestion de la pépinière est confiée à Chloé Duret ; Pierre se consacre alors essentiellement à l’expérimentation dans le but de créer une synergie entre les deux.


Recherche et sélection
Curieux par nature, il se met au travail. Il glane toutes les informations utiles, dévore les études scientifiques, approfondit le web, parcourt les pépinières locales et échange avec les collectionneurs amateurs. Avec lui, un réseau de passionnés, aux quatre coins du monde. Des partages tous azimuts, notamment avec des spécialistes aux USA pour l’asiminier, en Ukraine pour le cornouiller mâle, avec l’université de Gand et Dithmaar Guillaume pour le kaki, Filip Desbersaques pour les kiwais et l’université de Gembloux pour le figuier.


Pour Pierre Barbieux, la sélection sur le terrain est primordiale. Les plantes sont testées en plein champ ; seules les plus adaptées au climat tempéré du nord sont multipliées. Un climat caractérisé par un printemps frais, un été court relativement doux et un automne qui arrive parfois rapidement. Observation scientifique et savoir-faire traditionnel sont donc nécessaires à la récolte du matériel génétique. Le verger expérimental est partagé en longues bandes parallèles, plantées densément d’arbres et arbustes. Certains comme les Leycesteria, groseillier ou Paulownia à croissance rapide, sont recépés chaque automne pour couvrir le sol des bandes fruitières avec les branches taillées. Quoi de plus efficace en effet que de fournir sur place, broyat et compost, afin de maintenir un sol fertile et vivant.



Les principaux critères de sélection variétale sont incontestablement la rusticité, la résistance aux maladies, la prise en compte du climat – surtout les périodes de gelées printanières et de sécheresse -sans oublier l’essentiel, les saveurs. Les recherches et le travail d’hybridation visent à l’amélioration et la création de nouvelles variétés. Pierre Barbieux s’engage à transmettre et partager tout ce savoir : des visites guidées, formations, ateliers de taille et de greffe, mais aussi le développement du site internet qu’il documente avec des infos pratiques, des photos ou des articles plus approfondis … Il nous faudrait un numéro entier d’Eden magazine pour faire le tour de ses protégées. Cela dit, lors de notre visite en octobre dernier, quelques-unes sont sorties du lot.
Asiminier


Asimina triloba, appelé pawpaw ou arbre à bananes est un fruit indigène d’Amérique du Nord à la saveur tropicale, entre la mangue et la banane avec une pointe d’ananas. Extrêmement rare chez nous, il est pourtant rustique, jusqu’à – 25°C, et facile à cultiver dans un sol frais et riche, plutôt acide, à l’abri des vents violents. Il tolère le soleil à l’âge adulte mais doit pousser à l’ombre lors des deux premières années. Craignant les sécheresses, la seule contrainte est son besoin en eau, surtout lors des premières années. Sa croissance lente, sa taille adulte de 5 à 9 m et sa silhouette élégante en font un sujet idéal pour les petits jardins.

Les fleurs de couleur pourpre foncé apparaissent en avril-mai avant le débourrement des grandes feuilles qui se parent de jaune doré à l’automne. Après 3 ou 4 années de culture, viennent les fruits vert jaune, allongés, entre 8 et 18 cm, ressemblant à de jeunes mangues groupées comme des bananes dans un régime. Récoltés à la fin de l’été, leur chair jaune orangé, crémeuse et sucrée est délicieuse.

Ici, le travail de sélection vise non seulement à améliorer la qualité gustative mais aussi la vigueur et la précocité de la variété, la régularité de la fructification et l’extension de la durée de conservation du fruit qui ne supporte pas le transport. Cet automne, le verger expérimental va accueillir environ 160 asiminiers intéressants à observer.


Kaki

Le Diospyros kaki, appelé également plaqueminier de Chine, est très répandu là-bas ainsi qu’au Japon ou en Corée. On le connait surtout pour son fruit qui ressemble à une grosse tomate à peau lisse, de couleur orange vif à rouge en fonction du degré de maturité. Selon la variété, astringente ou non, la chair du fruit est soit onctueuse et sucrée, soit croquante comme une pomme. Dans le cas des kakis astringents, les fruits ne sont mangés qu’à maturité complète, mous voire blets, dans le courant de décembre. Généralement, ils sont cueillis plus tôt, pour mûrir à l’intérieur. La récolte des kakis non astringents, qui se consomment durs, se déroule, elle, dès octobre.
Le plaqueminier accepte tout type de sol du moment qu’il soit riche, légèrement acide et bien drainé. Résistant à la sécheresse, il excelle dans les climats méditerranéens mais croît sans souci dans les climats du nord, supportant les gelées, jusqu’à -15 ou -20°C. Son port est régulier et arrondi ; poussant lentement, il dépasse rarement 6 à 10 mètres de hauteur. Très décoratif, le feuillage automnal vire au rouge feu et en hiver, les fruits colorés accrochés aux branches dénudées attirent les regards.



Dans son verger, Pierre Barbieux sélectionne les variétés les plus précoces. Il utilise le Diospyros lotus, un porte-greffe bien adapté à la Belgique et travaille sur les variétés astringentes plus en phase avec notre climat tempéré. D. kaki ‘Mikatani Gosho’ est une excellente variété. Elle fleurit plus tôt – ce qui est une qualité mais pourrait devenir un défaut en cas de gel printanier – et a besoin de moins de chaleur pour fructifier. Ses fruits peuvent être conservés jusqu’au milieu de l’hiver. Par ailleurs, il s’intéresse également au plaqueminier de Virginie, Diospyros virginiana, bien rustique, jusqu’à – 25°C, dont la floraison plus tardive, environ deux semaines, est moins sujette aux gelées. Il offre début octobre, des fruits plus petits, 2 à 6 cm de diamètre, dont le goût rappelle l’abricot. Les hybridations entre les deux espèces ont certainement de l’avenir. Tel ce croisement effectué en Ukraine, D. ‘Nikitskaya Bordovaya’, dont les fruits astringents, ronds, orange à rouge foncé peuvent être rentrés et conservés pendant 3 à 4 semaines.


Mûrier

Au Bois de Rode, le mûrier dont on parle, est un arbre de la famille des Moracées. Ce Morus est bien différent de la ronce fruitière, Rubus fruticosus de la famille des Rosacées. Le premier produit des mûres et le deuxième des mûrons appelés généralement mûres, tant elles ressemblent aux premières. D’où les confusions. Cela dit, la culture du mûrier s’adapte parfaitement à notre climat et produit des fruits dès le début de l’été. Les trois espèces principales, Morus alba, Morus nigra et Morus rubra, présentent différents degrés de résistance au froid. M. alba originaire de Chine, cultivé notamment pour l’élevage du ver à soie, s’acclimate facilement et beaucoup mieux que M. nigra indigène en Iran et en Arménie. M. rubra, un nord-américain à la floraison tardive est souvent utilisé dans les croisements ; pour diverses raisons, il disparait en milieu naturel.

Plantés en plein soleil, ils préfèrent les sols riches, profonds, frais et bien drainés avec un pH neutre à légèrement acide. Ils sont assez résistants à la sécheresse, ce qui pourrait devenir une qualité à notre époque. Pierre Barbieux suit environ 60 variétés, rustiques, goûteuses et productives, essentiellement de M. alba et des hybrides d’alba et de rubra. Il recherche aussi des arbres pas trop grands et des fruits de gros calibre plus faciles à cueillir. Notamment l’hybride, M. ‘Illinois Everbearing’, un grand classique, résistant à – 25°C dont les petits fruits faciles à cueillir sont de bonne conservation ou M. ‘Gerardi Dwarf’, une variété naine pour petits jardins.
Et les autres


Le sujet est sans limite. Comment ne pas évoquer aussi les nashis ou poires asiatiques très populaires au Japon, en Chine ou en Corée. Leurs fruits ont des allures de pommes avec un petit côté croquant de poire. Le but de l’étude est essentiellement de retarder le plus possible la floraison qui pourrait être abîmée par le gel. S’attaquer aux figuiers, Ficus carica, paraît moins original. Des 120 plantes de départ dans le verger expérimental, Pierre Barbieux décide de n’en garder que 8. Des variétés précoces et résistantes au froid, tel F. c. ‘Desert King’, qui produit deux fois ou F. c. ‘Mitchurinska 10’, une variété bulgare.


Vous l’avez compris, à la pépinière, le choix est vaste. Grâce au travail de Pierre Barbieux, Chloé Duret propose une grande diversité de plantes : kiwai, goumier, cornouiller mâle, argousier, amélanchier, aronia … Une partie des végétaux est multipliée sur place par semis, greffe ou bouture ; l’autre partie, chez des partenaires spécialisés. Pour choisir en connaissance de cause … une solution ! Participez à une visite guidée, dévorez le site internet et parcourez les allées de la pépinière et du verger afin d’apprivoiser ces pépites gourmandes trop peu connues.
Liste des fruitiers en pépinière


Agrumes, Mûriers, Nashis, Asiminiers, Figuiers, Kakis, Grenadiers, Vignes, Poivriers, Kiwis et kiwais, Aubépines, Aronias, Amélanchiers, Féviers d’Amérique, Cormiers, Camérisiers, Néfliers, Aronias, Ronces sans épines, Framboises, Poiriers russes, Cerisiers nains du Canada, Gojis, Châtaigniers, Noyers, Pacaniers du nord, Feijoas, Sureaux canadiens, Myrtilliers, Argousiers, Cudranes, Cornouillers mâles, Cognassiers nains, Casseilliers, Groseilliers à maquereaux, Fraisiers, Ragouminiers, Noisetiers, Passiflores rustiques, Sorbiers, Pêchers, Jujubiers, Pluots, hybrides abricot-prune, Amandiers.




Infos pratiques
Bois de Rode Bos
Pierre Barbieux et Chloé Duret
Drève de Linkebeek 99 à 1640 Rhode-Saint-Genèse.
