Article publié dans Eden magazine n°80, printemps été 2025, www.edenmagazine.be
Avec les photos d’Eden Magazine et Marie-Noëlle Cruysmans

Dès le XVe siècle, diverses tendances naturalistes gagnaient nos régions. Dans l’art pictural, les Primitifs flamands avaient un véritable amour pour la nature et un sens inné des réalités. Leurs connaissances botaniques, esprit d’observation et objectivité scientifique caractérisaient leur indéniable talent. Pour preuve, la scène centrale de l’Adoration du célébrissime Agneau mystique des frères Van Eyck à la cathédrale Saint-Bavon de Gand, dans laquelle une prairie fleurie paradisiaque nous renseigne sur la flore de l’époque. Près de quatre-vingts espèces, principalement des herbes médicinales, sont formellement identifiées.
Vers 1600, les peintres flamands et hollandais se spécialisaient avec succès dans un nouveau genre de natures mortes, la peinture de fleurs en bouquets ou en guirlandes. Jan Brueghel l’Ancien, ami proche de Rubens, en était un des principaux maîtres. Ensemble, ils ont composé de nombreuses œuvres : le premier ajoutant des guirlandes fleuries autour des portraits du second ou agrémentant ses paysages de fleurs. Purement décoratives, elles étaient juxtaposées sans tenir compte des saisons. Bulbes de printemps, pivoines, iris et roses se côtoyaient pour le seul plaisir des yeux. Elles pouvaient jouer également un rôle symbolique. Les bouquets de fleurs assortis de fruits, insectes ou autres objets, tels crâne, sablier ou bougie, évoquaient chez certains le temps qui passe. Ces tableaux appelés « vanités », invitaient à méditer sur le caractère passager et fragile de la vie.



Dans la majorité des œuvres, les bulbes printaniers et les plantes castrales sont omniprésents. Ces dernières, de stinzenplanten en néerlandais, appartiennent à une catégorie particulière de végétaux printaniers aux fleurs sauvages. Généralement des bulbes ou tubercules introduits autrefois autour d’anciens domaines, propriétés seigneuriales, châteaux, abbayes, maisons de campagne. Perce-neige, crocus, anémone, Corydalis, Erythronium ou ail des ours en sont quelques exemples. Parfois aussi des vivaces, telles les primevères ou les violettes odorantes. Ramenées de voyages lointains, très répandues aux Pays-Bas, elles se sont bien implantées, voire naturalisées au fil des années ; si bien qu’aujourd’hui, il est difficile de distinguer les espèces indigènes, des castrales. Charles de L’Écluse (1526-1609), dit Carolus Clusius, médecin et créateur du jardin botanique de Leyde, était incontestablement à l’origine de leur importation et de leur acclimatation.





La tulipe, reine des fleurs

Il ramène également en Europe, et plus particulièrement dans les Pays-Bas espagnols, une Liliacée, la tulipe, belle exotique d’origine orientale. Détaillée pour la première fois par Dodoens, elle fascine la bourgeoise, les collectionneurs et artistes, au point d’être présente dans la plupart des jardins. Plus de 140 espèces et variétés sont cultivées, de quoi déclencher les passions et faire l’objet d’expositions et de ventes exclusives. Leurs noms évoquent des pépiniéristes réputés comme Van Dyck, Catlijn ou De Man, des localités comme Oudenaarde ou Gouda ou encore des généraux victorieux de l’époque. Les tulipes dites cassées sortent du lot. Leurs extraordinaires pétales flammés ou marbrés de couleurs vives rendent fou. Ils sont en réalité le résultat d’un virus qui affecte le bulbe. Objets de toutes les convoitises, petit à petit, elles font et défont les fortunes. A un point tel que le prix du bulbe s’envole vers des sommets inégalés jusqu’en 1637 où, d’un coup, sous l’effet des spéculations, sa valeur s’effondre. C’était le premier crash financier de l’histoire.




A Anvers, on collectionne, vend ou achète des tulipes. Rubens en cultive dans son jardin. Aujourd’hui, le défi est de réintroduire certains bulbes historiques ou d’en planter d’autres qui leur ressemblent. Les tulipes historiques sont dénichées chez des pépiniéristes spécialisés ou à l’Hortus bulborum Limmen, aux Pays-Bas, seul au monde à en posséder une énorme collection. (Voir l’article paru dans Eden Magazine n°51 et www.hortus-bulborum.nl). Parmi elles, les variétés ‘Lac van Rijn’ ou ‘Duc van Tol’ datant de 1595, sont choisies pour leur côté bicolore et pour leur floraison hâtive. ‘Insulinde’, ‘Julia Farnese’, ‘Absalon’, toutes très appréciées au XVIIe, sont adoptées, elles, pour leurs flammes raffinées d’une autre couleur. Sans oublier ‘Rubens Broken’, variété datant de la fin du XIXe, qui exhibe différemment, d’une fleur à l’autre, des plumes rouges et orange sur fond jaune. Les tulipes botaniques, presque sauvages, ne sont pas en reste. Spontanées, de petite taille, 30 cm maximum, elles sont prêtes à proliférer, s’ensauvager, se naturaliser. Quelques vieilles variétés comme T. sylvestris, batalinii, turkestanica, whittallii ou eichleri sont plantées en groupe ainsi que la délicieuse et distinguée clusiana en hommage à Clusius, l’incontournable Charles de L’Écluse. A fleurs simples, bien résistantes aux intempéries, elles sont plus durables, fleurissant fidèlement chaque printemps dès le début de mars.




Erythronium dens-canis, une plante castrale
Appartenant lui aussi à la famille des Liliacées, Erythronium dens-canis surnommé « dent de chien », – son bulbe ressemblant à une grosse canine pointue et recourbée -, est un bulbe de sous-bois peu connu aujourd’hui, mais courant dans les jardins d’autrefois. Appartenant à la famille des Liliacées, originaire des prairies et sous-bois des montagnes européennes et asiatiques, il fleurit au début du printemps. Sa fleur rose, délicate et gracieuse, aux pétales légèrement recourbés vers le bas, fait penser à une fleur de cyclamen ou de lys. Raison pour laquelle on l’appelle aussi le lys des bois. Après la floraison, la plante produit des petites graines qui tombent sur le sol avant d’être disséminées par les fourmis… une vraie naturalisation par semis spontané. D’une hauteur d’environ 10-20 cm, il aime les sols frais, ombragés, légers, humifères et bien drainés. En été, les grandes feuilles basaltes, vert-brun, larges et allongées, curieusement bigarrées d’argent disparaissent complètement pour réapparaître au printemps suivant.



Au temps de Rubens, on les cultivait essentiellement pour les vertus médicinales de leurs feuilles et racines, notamment pour soigner l’épilepsie ou renforcer l’immunité générale. Décrit par Rembert Dodoens dans son Cruydt-boeck, ouvrage de botanique publié vers 1554, il l’était aussi dans les florilèges et autres catalogues en vogue. A l’abbaye de Dieleghem, au nord de Bruxelles, on cultivait les indigènes mais aussi les exotiques. Aujourd’hui, dans le nouveau jardin du peintre, l’espèce est bien représentée. Erythronium ‘Pagoda’, un hybride récent plus vigoureux et plus grand est ajouté. Ses fleurs lumineuses jaune d’or se balancent nombreuses, au bout des tiges arquées.
Fritillaire impériale ou sauvageonne

Aux côtés des tulipes, les fritillaires régulièrement représentées dans les natures mortes, annoncent, elles aussi, les beaux jours. La petite fritillaire méléagre, Fritillaria meleagris, dite « œil de pintade ou de vanneau », ne dépasse pas 30 cm de haut. Endémique, présente dans presque toute l’Europe, elle dévoile en avril ses fleurs pourpres, lie de vin, à petits pois blancs ressemblant au plumage de la pintade ou, lorsqu’elles sont fermées, à un œuf de vanneau. Quand on les regarde de près, on devine un curieux damier, unique en son genre. La variété F.m. ‘Alba’, quant à elle, exhibe des clochettes blanches, immaculées. Leurs fines feuilles enrubannées, vert bleuté, se confondent aisément avec l’herbe dans laquelle elles poussent à l’état sauvage. Plantées en masse dans le pré au milieu d’autres bulbes printaniers, l’effet est charmant. Et lorsqu’elle se plaît, elle se ressème allègrement.






La Fritillaria imperialis, une orientale originaire de pays chauds tels l’Iran, l’Afghanistan ou la Turquie, est arrivée chez nous dans les bagages de… Charles de L’Écluse. L’Hortus Bulborum en détient une belle collection. Reconnaissable à son port altier d’environ 1m de haut, – le plus grand bulbe du printemps -, en avril, ses clochettes de fleurs renversées sont suspendues au sommet de la tige. Elles sont surmontées d’un toupet original de bractées vertes, la couronne impériale. Leurs couleurs vives, voire pétaradantes déclinent le jaune fluo, l’orange peps ou le rouge brique. Les feuilles, étroites et longues, ne les cachent pas mais les mettent en valeur. Son seul petit défaut, une odeur peu ragoutante de vieux renard, « the foxy smell » ; mais lorsqu’elle repousse taupes, campagnols ou mulots, elle peut être considérée comme une vraie qualité.



La fritillaire de Perse, Fritillaria persica, une autre exotique, originaire d’Iran mais aussi de Syrie ou du sud-est de la Turquie est également très graphique. La teinte de ses fleurs est inhabituelle, foncée presque noire, avec un brin de violacé voire de prune, sur un élégant feuillage gris. En avril, mai, de longs épis de 7 à 20 petites clochettes pendantes réparties par étages se dressent tout au long de la tige rigide. Capricieuse, elle a besoin de chaleur, d’une situation abritée, comme le pied d’un mur exposé au sud et d’un sol drainé à léger. Le détail est important car, sans chaleur estivale, la floraison suivante ne sera pas garantie.
Dans le nouveau jardin de Rubens, on repère une quatrième espèce, Fritillaria uva-vulpis, aussi rare que la précédente. Surnommée fritillaire raisin ou queue-de-renard, provenant des mêmes régions que F. persica, les couleurs inhabituelles de ses fleurs sont originales. Des clochettes pendantes, acajou profond à pourpre violacé, bordées de jaune doré. Ce petit format de 25 à 40cm demande un sol drainé.
Les compagnons du début du printemps
Perce-neige

A Anvers, l’éveil des plantations du nouveau jardin de la Maison Rubens, démarre dès le mois de février avec le perce-neige, Galanthus nivalis. Originaire du sud de l’Europe et d’Asie Mineure, il était largement adopté jadis dans les propriétés seigneuriales. Ses fleurs blanches maculées de vert scintillent, accompagnées des rayons de soleil jaune vif du petit aconit d’hiver, Eranthis hyemalis.
Primevère de printemps

Connue sous le nom de « coucou », la primevère, Primula veris appelée aussi Primula officinalis était autrefois décrite comme l’herbe ou clé de Saint-Pierre, en référence aux clés dorées des portes du paradis. En néerlandais, on la nomme d’ailleurs communément sleutelbloem. Cette plante vivace indigène, semi-persistante, familière dans nos prés et nos sous-bois fleurit dès mars-avril, lors des premiers chants de l’oiseau gris revenu de migration. Ses petites corolles jaunes, délicatement odorantes et campanulées se balancent en ombelles au sommet de tiges dressées. Autrefois, elle était utilisée en médecine pour ses propriétés expectorantes et calmantes ; aujourd’hui, on aime la planter pour son rôle écologique, tant abeilles et papillons la visitent.
Anémone sylvie

Quoi de plus charmant que l’anémone des bois, Anemone nemorosa, une petite bulbeuse indigène, sans prétention, qui, en mars, forme en sous-bois de jolis tapis aux couleurs blanches parfois rosées. Son association avec A. x lipsiensis, aux étoiles jaune beurre, un hybride naturel entre A. nemorosa et A. ranunculoides, ajoute une note lumineuse. Pour dynamiser l’ensemble, il faut compter sur A. pavonina, l’anémone œil de paon, aux corolles rouge vif à rose, parfois mauves, originaire de Grèce et du sud-ouest de la France, assez rare dans les jardins.


Narcisse précoce, corydale et nivéole

La plupart des narcisses prendront le relais un peu plus tard dans la saison sauf la variété ‘Elka’, une colonisatrice de 25 cm de haut, qui produit dès le mois de mars, une multitude de petites fleurs parfumées, blanches à trompettes jaune pâle devenant blanc crème à maturité.





Deux autres bulbes se font remarquer. Corydalis solida, assez commun chez nous, offre des petites grappes compactes, dressées et pourprées. C’est un excellent couvre-sol de 25 cm de haut. Et enfin, la nivéole de printemps, Leucojum vernum, blanche immaculée. Cette espèce botanique appréciant un sol humide et frais, fait furieusement penser au perce-neige avec ses petites clochettes retombantes, blanches à pointe verte sur le bord des pétales. Plus tard, en avril-mai, viendra le tour de sa cousine, Leucojum aestivum.
Tous des trésors printaniers à découvrir sans attendre !
En pratique

Maison Rubens, Hopland 13 à 2000 Anvers
Ouvert du lundi au vendredi, sauf mercredi, de 10 à 17h ; samedi et dimanche de 10 à 18h
- Visite du jardin avec podcast en scannant le code QR ou avec un guide
- Visite de Rubens Expérience avec vidéos animées et outils interactifs
- Accès libre à la nouvelle bibliothèque
- La maison et l’atelier sont temporairement fermés pour rénovation
- Pour poursuivre le chant du printemps, un ouvrage est consacré au nouveau jardin : Rubens’ tuin Een meesterwerk in bloei, Klara Alen, Editions Hannibal 2024, ISBN 978 94 6494 158 6
A noter
Cet article est le 3ème volet d’une série consacrée à la Maison Rubens et parue dans le numéro 80 d’Eden Magazine www.edenmagazine.be
Il fait suite :
- A l’article, Rubens en ses jardins, Il était une fois …demain, paru dans le numéro 77 d’Eden Magazine printemps-été 2024.
- A l’article,3,2,1,0 … c’est parti ! Poussons les portes du jardin de la Maison Rubens en plein cœur d’Anvers, paru dans le numéro 78 d’Eden Magazine automne 2024
