3,2,1,0… c’est parti ! Poussons les portes du jardin de la Maison Rubens en plein cœur d’Anvers 

Après presque deux ans de travaux, ce havre de tranquillité a fait peau neuve … il est devenu un lieu intime et coloré, une oasis de verdure qui titille les quatre sens

Article paru dans Eden Magazine n°78, automne 2024 : www.edenmagazine.be

Photos Jean-Pierre Gabriel

© J.P. Gabriel

On se croirait à Cordoue dans un patio caché à l’arrière des maisons ou à Marrakech à l’ombre des murs de la médina, dans le jardin secret, à la fois si traditionnel et si contemporain … Différentes versions enchanteresses du paradis dont la quintessence même est d’exister en dehors de tout temps. A partir du 30 août, nous sommes tous invités à pénétrer dans celui du peintre Peter Paul Rubens, qui l’a créé il y a plus de 400 ans.

Un jardin familial, de détente et de repos, mais aussi un jardin d’inspiration. Un lieu suscitant l’admiration comme pourrait le faire une œuvre d’art. Plusieurs tableaux y font référence : Rubens, Helena Fourment et Nicolas dans le jardin peint par le maître et son atelier ou Portrait d’Isabella Brant, d’Anthony Van Dyck, son collaborateur. On y aperçoit non seulement l’élégant pavillon et le fameux portique mais aussi différents détails du jardin. Cela dit, un témoignage unique nous incite vraiment à le découvrir. En août 1638, alors que Rubens séjournait comme à l’accoutumée dans son château d’Elewijt près de Zemst, il écrivait à l’intention de Lucas Faydherbe, gardien de sa demeure d’Anvers :

« Herinner Willem, den hovenier, eraan dat hij ons de Rosilepeertjes en vijgen opstuurt, als die er al zijn, of iets anders treffelijk uit den hof »

« Rappeler à Willem, le jardinier, de nous envoyer les petites poires de Rosile et les figues, s’il y en a, ou toute autre chose appropriée du jardin »

©J.P. Gabriel

Aujourd’hui, de la rue animée et passante, on aperçoit le jardin à travers la façade de verre du tout nouveau bâtiment d’accueil conçu par les architectes Robbrecht et Daem. La lumière et la verdure attirent le regard. Par une entrée latérale, comme à l’époque de Rubens, on est convié à contempler son univers.

Idéal de la Renaissance flamande

Rubens, après avoir dessiné les plans de sa propre demeure, veut lui adjoindre un jardin aristocratique digne de son rang. Influencé par les grands courants du moment, notamment par les jardins closdu moyen-âge encore bien présents dans le nord de l’Europe aux XVI et XVIIe siècles, il l’est aussi par l’Italie qu’il a parcourue pendant 8 ans. Il y découvre des jardins raffinés et structurés, entourés de galeries, d’allées envahies de végétation, de tonnelles ou treillages. Des jardins tels des salons de verdure, subdivisés en différents parterres géométriques aux diverses ambiances.

© J.P. Gabriel

Le Bureau d’étude Ars Horti mené par Jan Bleys, trace l’axe central, les lignes et les perspectives. Un jardin formel composé de 2 grands rectangles divisés en 4 petits rectangles. Au centre de chacun, un imposant vase Médicis en marbre et d’un côté, un bassin entouré de pierre bleue, agrémenté de jeux d’eau pour la faire chanter. Entre les parterres, les allées sont recouvertes d’un matériau innovant, « HanseGrand » ®, réputé choisi non seulement pour sa couleur jaune pâle en harmonie avec celle de la façade ouvragée de l’atelier, mais aussi pour sa durabilité et son caractère perméable.

© J.P. Gabriel

La simplicité géométrique de ce modèle un peu austère, souligné par les haies d’ifs et les clôtures, est tempérée par l’exubérance des végétaux – 17.500 plantes introduites depuis le printemps 2023 -apportant ombre, couleurs et parfums. Ils ne sont pas adoptés par hasard. Soigneusement choisis sur base des recherches de Klara Alen, conservatrice de la Rubenshuis, ils sont soit bien connus du maître, soit sélectionnés pour perpétuer l’esprit du XVIIe. Aujourd’hui, l’assortiment étant plus étendu, le choix tient obligatoirement compte des nouvelles conditions climatiques selon des principes d’écoresponsabilité. Le tout, dans une gamme pastel prônée par le créateur de mode anversois Dries Van Noten. Avec lui, les couleurs sont plus douces, moins rutilantes et criardes qu’au temps de Rubens. Les décors historiques, supports en bois ou en métal, originellement peints en vert vif, se déclinent désormais en un vert amande, assez délicat, moins foncé, plus tendance. Même la couleur des sièges est à l’unisson ; ils ne sont pas sans rappeler les modèles iconiques du jardin du Luxembourg à Paris, avec ici une interprétation plus relax, le rocking chair.

Sans arbres, pas de paradis

Non loin du portique monumental, trône le seigneur du lieu, un vieil if de près de 300 ans. Pour l’accompagner, apporter fraicheur et ombrage tout en cachant les environs, 39 arbres sont introduits, parfois à l’aide d’une grue. Quelques-uns présentent un feuillage persistant comme Magnolia grandiflora ‘Ferruginea’, aux grandes fleurs blanc-crème en forme de tulipe, déjà épanouies cet été ou Quercus x turneri ‘Pseudoturneri’, un hybride entre le chêne vert et le chêne pédonculé. Également l’Arbutus unedo, l’arbousier d’origine méditerranéenne, qui multiplie toutes les qualités. Avec lui, non seulement une belle floraison automnale mêlée à une fructification originale ressemblant à des fraises, mais aussi une écorce qui s’exfolie avec l’âge. Pour le petit côté exotique, un Trochodendron aralioides est planté. Son feuillage luisant, ses fleurs inhabituelles particulièrement mellifères en fin de printemps et ses fruits décoratifs ressemblant à l’anis étoilé enchantent.

Le choix des paysagistes s’est porté aussi sur Quercus nigra, chêne noir au feuillage semi-persistant, Tillia platyphyllos, tilleul de Hollande à grandes feuilles, Robinia pseudoacacia, faux acacia aux grappes de fleurs blanches ou Koelreuteria paniculata savonnierau feuillage fin, remarquable pour sa floraison estivale ou sa fructification. Sans oublier le Gymnocladus dioica, le chicot du Canada, dont les grandes feuilles composées sont parfaites pour assurer un ombrage léger. Pour réaliser les haies faisant office de clôture, 450 ifs sont installés et taillés au cordeau.

Au rayon des gourmandises, la présence du figuier, Ficus cariaca, tout comme celle du Pyrus communis ‘Rousselet de Reims’ ne fait aucun doute dans le jardin d’origine. Les figues et les petites poires « Rosilepeertjes » sont expressément nommées dans le fameux message du maître au gardien de sa maison d’Anvers. Pour ce qui est du poirier, il s’agit vraisemblablement d’une variété ancienne auto fertile, traditionnelle dans nos régions, donnant une poire d’été à chair fondante. Elle est décrite à plusieurs reprises par Olivier de Serres, agronome célèbre qui consacra une partie de ses travaux à la poire en vogue à cette époque. A côté de ces arbres historiques, prennent place un néflier Mespilus germanica, un cognassier, Cydonia oblonga ‘Champion’ ainsi que des mûriers, Morus alba ou Morus rotundiloba ‘Mojo Berry’ à la silhouette plus compacte. Également un Malus domestica ‘Calville Rouge d’Automne’ offrant une touche de couleur avec ses pommes rouge framboise et un pêcher, Prunus persica ‘Reine des vergers’, une variété ancienne aux pêches écarlates à maturité.

Collection d’agrumes

Au XVIIe, grâce à son port international, la ville d’Anvers est très prospère. Elle entretient des relations commerciales avec le bout du monde, rayonne de toute part et devient un des premiers centres économiques de l’Europe du Nord. Les plantes exotiques, ramenées des pays lointains, attirent la curiosité ; elles sont acclimatées dans les premiers jardins botaniques et décrites dans les premiers florilèges et catalogues de plantes. Les agrumes, apparus dans nos régions dès le XVIe, deviennent plus particulièrement les vedettes des collections ; à l’instar de la tulipe, ils font l’objet de folle passion. Il est vrai que la beauté du feuillage, le parfum des fleurs et la saveur des fruits sont incomparables. Rubens se prend au jeu et les introduit dans son jardin. On peut les identifier dans différents tableaux, notamment, Rubens, Helena Fourment et Nicolas dans le jardin mais aussi La fête dans le jardin de son collaborateur David Teniers II. Quelques documents confirment qu’une douzaine d’agrumes étaient cultivés en pots et entretenus par Jaspar, l’un des deux jardiniers et qu’Helena Fourment en avait emmené quelques-uns lors de son déménagement d’Anvers vers Bruxelles, après le décès de son époux.  

©J.P. Gabriel

Aujourd’hui, il était donc indispensable de réintroduire ces fruits exotiques, citron, orange douce ou amère mais aussi citron vert, bigaradier, kumquat, bergamote, lime rouge, orange Calamondin, un hybride de mandarinier et kumquat, pomelo ou citron de Volkamer, un hybride de cédrat et de mandarine. Mais, pour réussir l’aventure, il fallait encore trouver des contenants de qualité et des artisans à la hauteur… A Nevele, non loin de Gand, Marleen Bonami, à la tête d’une des dernières tonnelleries de Belgique, relève le défi. Son entreprise fabriquant encore tonneau, cuve et fût en bois sans machine électrique, a réalisé, presqu’à l’identique et dans les règles de l’art, de magnifiques pots en bois de chêne, ceinturés d’anneaux et munis de poignées pour l’hivernage. Au temps de Rubens, les orangeries n’existant pas encore, ils étaient rentrés à l’intérieur de la maison. Le Chêne Vert, entreprise d’Anduze en France est également intervenue. Elle est une des seules à pratiquer des techniques très anciennes, comme le tournage et l’émaillage à la main de terres cuites vernissées. Fournisseur du château de Versailles, sa réputation dans la confection de pots patinés à l’ancienne en forme de cloche renversée, n’est plus à faire. Leurs couleurs chatoyantes apportent ici une note du sud, fine et élégante.

Fleurs, feuillages et petits fruits

Dans les parterres, les fleurs sont au rendez-vous pendant toute l’année. Pour le printemps, des foules de bulbes, tulipes, narcisses et crocus pour ne citer qu’eux, puis l’été jusqu’en hiver, des plantes vivaces complétées d’annuelles, rosiers et pivoines ayant pour mission de foisonner sans restriction. Le but est tout simplement d’adoucir les limites des enclos plantés d’ifs et de déborder des festons en ardoise, délicatement sur les chemins. Quelques arbustes structurent les parterres : orangers du Mexique, myrtes, Calycanthus, houx, laurier noble, Lespedeza, Leucothoe, viornes ou quelques exemplaires de Poncirus trifoliata, un agrume asiatique aux rameaux épineux, parfaitement rustique chez nous.

Dans le jardin, l’ambiance est détendue, l’effet est naturel, on se croirait chez soi. En juillet, les achillées jaune paille, Achillea millefolium ‘Terracota’ dominent et rythment l’ensemble ; elles sont accompagnées dans la même gamme des étoiles du petit Coreopsis verticillata ‘Moonbeam’. Quelques touches orange apparaissent çà et là : hémérocalles, soucis et autres œillets d’Inde, Tagetes patula apportent du « peps » à la composition. Pour la pointe de rouge voire de pourpre, place au ricin, Ricinus communis ‘Honolulu’, à l’amarante avec ses queues de renard spectaculaires et au discret Dianthus carthusianum, un petit œillet aérien. L’x Alcalthea ‘Parkallee’, hybride entre une lavatère arbustive et une rose trémière fleurit blanc ivoire pendant tout l’été en même temps que les sauges bleues qui se marient au feuillage des euphorbes, Euphorbia characias subsp.’ Wulfenii’. Pour les adeptes du noir, quelques roses trémières, Alcea rosea ‘Nigra’ sont ajoutées à dose homéopathique, pour donner de la verticalité dans les massifs.

Pour le petit côté sauvage voire échevelé, les Erigeron karvinskianus répondent présents, les charmantes nigelles de Damas se faufilent partout et le fenouil bronze, Foeniculum vulgare ‘Giant Bronze’ au feuillage délicat apporte de la transparence. Quelques grands feuillages se font déjà remarquer tels les Fatsia japonica, rhubarbes, cardons, sans oublier les acanthes ou les angéliques au feuillage découpé. Pour faciliter l’entretien, beaucoup de couvre-sol occupent l’espace : en commençant par l’ail des ours, en passant par l’Asarum à feuillage persistant, la campanule, l’Epimedium, l’Eranthis, le géranium vivace ou encore la robuste pervenche de Madagascar.  

Quelques petits fruits sont là pour stimuler les saveurs : des groseilles rouges, à maquereaux, des ronces communes aux fruits noirs parfumés et sucrés ou des fraises des bois pour tapisser le sol. Et enfin, sur les supports, treillages et tonnelles, plusieurs plantes commencent leur ascension, des vignes assurément mais aussi des clématites, jasmins, houblons, lierres et rosiers.

Oui, vous l’avez compris, nous sommes vraiment au paradis…

Infos pratiques 

  • Maison Rubens, Hopland 13 à 2000 Anvers, www.rubenshuis.be
    • A partir du 30 août 2024, du lundi au vendredi, sauf mercredi, de 10 à 17h ;               samedi et dimanche de 10 à 18hVisite du jardin avec podcast en scannant le code QR ou avec un guideVisite de Rubens Expérience avec vidéos animées et outils interactifsAccès libre à la nouvelle bibliothèque
    • Attention, veuillez noter que la maison et l’atelier sont temporairement fermés pour rénovation

Une lecture inspirante

Voici une pépite offerte par Klara Alen, conservatrice de la Maison Rubens ! Elle nous propose un condensé de ses recherches menées pour la restauration du jardin du maître. Au fil des pages, on découvre les habitudes, plantes et atmosphères d’un jardin de chez nous aux XVIe et XVIIe siècles. Le tout, agrémenté d’illustrations précieuses, qu’il s’agisse de tableaux de Rubens ou de ses contemporains, mais aussi de planches botaniques, plans, archives ou documents d’époque. Un magnifique florilège qui complètera agréablement la visite.

  • Rubens’ tuin Een meesterwerk in bloei, Klara Alen, Editions Hannibal 2024, ISBN 978 94 6494 158 6
  • The Rubens garden A masterpiece in bloom, Klara Alen, Editions Hannibal 2024, ISBN 978 94 6494 159 3

A noter !

Cet article est le 2ème volet d’une série consacrée à la Maison Rubens.

Il fait suite à l’article, Rubens en ses jardins, Il était une fois …demain, paru dans le numéro 77 d’Eden Magazine printemps-été 2024.

Un 3ème volet est prévu dans le prochain numéro.

Partager