Article paru dans Eden Magazine n °77, printemps 2024
Photos : Bruno de Cartier et Marie-Noëlle Cruysmans
La saison a démarré. Les visites de jardins battent leur plein. Oui, c’est en découvrant les jardins secrets des autres que l’on se fait une idée de ce que l’on aime. De tout temps, on s’est inspiré du voisin, en lui cueillant quelques idées, en réaménageant chez soi des ambiances réussies. Il n’y a pas de mal à cela. Le monde du jardin est d’ailleurs reconnu comme extrêmement partageur. Les rencontres y sont généralement fructueuses et souvent inoubliables. Inutile de courir par monts et par vaux, les beaux jardins sont là, à côté de chez nous.

Jardins Ouverts
Créée en 1994, sous le haut patronage de la Reine Paola, l’asbl regroupe des jardins d’exception issus de la plume d’un architecte paysagiste ou de la seule imagination de leur propriétaire éclairé ; grands ou petits, structurés ou sauvages, historiques ou contemporains, en passant par des potagers, vergers, promenades sylvestres ou botaniques. Il y en a pour tous les goûts. L’initiatrice ? Jelena De Belder, botaniste de réputation mondiale, qui a façonné les parcs de Kalmthout ou d’Hemelrijk près d’Anvers et transformé le regard de chacun sur l’art des jardins et l’esthétique des plantes. S’inspirant du National Garden Scheme anglais, qui dans 3 ans, fêtera son centenaire, elle a insufflé chez nous un vent de curiosité positive.

Cette année, sous la houlette de Baudouin Van Cauwenberghe, nouveau président fraichement nommé, 137 jardins privés, dont 17 nouveaux venus, sont ouverts moyennant un modeste droit d’entrée, destiné à différentes associations caritatives bénéficiaires. A l’instar du Yellow Book d’Outre-Manche, ils sont présentés et décrits dans l’agenda bilingue et le site internet. Différents critères facilitent les recherches selon les intérêts architectural, botanique ou historique. La description du lieu et les précieuses informations pratiques sont reprises dans le calendrier, notamment les dates fixes de visite ou les modalités de rendez-vous. Un rallye regroupant 13 jardins, la plupart inédits, a lieu fin mai à Bruxelles et 20 escapades vertes d’au moins 3 jardins proches appartenant à la même province, sont d’ores et déjà proposées à la découverte. Enfin, tout un programme d’activités spéciales et festives vient célébrer dignement l’évènement.
Comment obtenir ce passe-partout annuel et côtoyer cette sympathique communauté d’environ 1400 membres ? En devenant adhérent, tout simplement.

Pour en savoir plus : www.jardinsouverts.be
Au Vivier d’Amarose

Bruno de Cartier vit depuis plus de vingt ans dans un lieu hors du commun, un ancien moulin à eau datant de 1690, restauré à trois reprises en 1820, 1952 et dans ses volumes historiques en 2015. Ancienne dépendance du château voisin de Faulx-les-Tombes dont les origines remontent au moyen âge, l’ensemble, particulièrement bucolique, est traversé par la rivière Samson et 3 biefs d’alimentation.

Lorsqu’en février dernier, nous arrivons chez lui de bon matin, un détail ne trompe pas. Après le coup de sonnette, personne ne répond. Sous la pluie battante qui nous a tous inondés pendant une bonne partie de l’hiver, muni d’un ciré qui ne craint rien, sécateur en poche, il est naturellement parti dans son jardin, affairé, ramassant les branches cassées, refermant les trous des sangliers ou écrasant les taupinières. Le temps presse, les marées de perce-neige sont là, et bientôt les premiers visiteurs.

Restauration du paysage

Bruno de Cartier désire avant tout dialoguer avec le magnifique paysage environnant. Composer avec la nature, avec la flore et la faune locales, protéger ce havre exceptionnel de biodiversité. Pourtant, à son arrivée, il n’y avait rien de follement excitant. Au-delà des différents bâtiments regroupés autour d’une cour intérieure, de tristes et ténébreuses sapinières fermaient les perspectives. Sans attendre, il se met au travail et commence par le grand nettoyage de la parcelle principale de 4,5 ha. A la recherche de la lumière, il enlève les épicéas et plante des arbres indigènes, chênes, merisiers, aulnes, aubépines ou prunelliers ; il crée des ouvertures et des fenêtres, tire parti du relief accidenté et dessine une série de tableaux informels. Le fil conducteur ? L’eau, source de vie. Près de la rivière et des trois biefs, les libellules, martins-pêcheurs, hérons, colverts, cincles plongeurs ou sitelles mais aussi les écrevisses, truites et brochets sont à la fête. Pour un passionné de photos, c’est magique. Tout le long de l’eau, des berges envahies de filipendules, carex, iris, astilbes ou digitales, puis soudain, une cascade étincelante, un pont en pierre, un autre en bois, tous deux assaillis de clématites ou rosiers et quelques murets colonisés par la mousse, les fougères, campanules, alchémilles ou fraises des bois…



Biotopes différents

Au Vivier d’Amarose, les biotopes sont très différents. Derrière la maison, une colline au sol composé à la fois de schiste, calcaire et basalte, accueille une prairie sèche parsemée d’orchidées sauvages en avril, de coquelicots et marguerites en fin de printemps et, en été, d’origans parfumés ou de cardères, dites cabarets des oiseaux. Elle n’est fauchée qu’une fois par an, en septembre, pour préserver toute cette biodiversité. De l’autre côté de la rivière, des prairies argileuses sont ponctuées d’arbres, tels des Ginkgo biloba, Liquidambar styraciflua, érables champêtres, tilleuls et un magnifique hêtre pourpre, pilier central de la composition. Également une foule d’arbustes tels des viornes, cornouillers, rosiers ou hydrangeas qui ici, sont parfaitement à l’aise grâce à l’humidité ambiante. Quelques îlots d’herbes naturelles ne sont pas tondus et des nuées d’épilobes roses complètent ce spectacle champêtre. Pour cacher l’entrepôt voisin, quelques lignes de Magnolia grandiflora au feuillage persistant et des chênes, Quercus coccinea et Q. imbricaria dont le feuillage caduc persiste tardivement sur les branches, parfois jusqu’au tout début du printemps.

Ici, pas de produits chimiques, fumier ou engrais. Tout est choisi en fonction du biotope ; chaque végétal doit se débrouiller tout seul. Les nouvelles plantations sont soigneusement effectuées. Les racines sont entourées de grillage pour décourager rats et mulots et le sol autour du tronc est couvert d’une couche épaisse de lave pour lutter contre les herbes indésirables, mais pas seulement. Également pour protéger la plante du gel hivernal- dans ce fond de vallée, les températures dégringolent souvent – et garder l’humidité lors des étés de plus en plus secs. Pour le reste, beaucoup de couvre-sol comme des tapis de perce-neige, géraniums, myosotis ou millepertuis et des plantations bien serrées pour limiter le travail et intervenir le moins possible. L’essentiel pour lui relève d’un binage régulier en toute saison, même en hiver, de la coupe des bordures trois fois par an afin de donner un petit air net à l’ensemble, sans oublier la taille de quelques formes topiaires ou de grands nuages d’arbustes, pour le seul plaisir des yeux.
Pas de collections
Dans les parterres, pas de collections. Bruno de Cartier préfère simplement marier le sauvage, fougères, primevères, silènes, filipendules ou géraniums indigènes et l’horticole, pavots, hellébores et anémones du Japon. Le tout, dans les dégradés de vert et une gamme pastel avec des nuances de rose, gris, blanc et une pointe de pourpre. Pas de jaune, sauf au début du printemps. Les troncs colorés des cornouillers, cerisiers d’ornement et érables rehaussent la saison morne.





La mise en scène s’étoffe au gré de l’imagination : un carré d’herbes aromatiques, un parterre en forme de cœur, le rond-point de la lune, le coin du banc où brillent les derniers rayons du soleil couchant, la nouvelle plateforme de yoga… Près du bief, dans un jardin d’ombre créé sur un ancien terrain de tennis tapissé depuis 20 ans d’un amoncellement de feuilles mortes, se bousculent, dans un joyeux méli-mélo, carex, Hosta, Rodgersia, Thalictrum ou astrances. Puis, un ancien verger dessiné en 1952 par l’architecte paysagiste Jacques Wirtz comptant encore quelques pommiers, marronniers et des cépées d’érables pourpres et enfin, au-delà du chemin, sur une nouvelle parcelle ensoleillée, bientôt la plantation d’un verger de hautes tiges… Ici, vous l’avez compris, les projets ne manquent pas.



Infos pratiques
Jardin à visiter et propriétaire jardinier à rencontrer via l’asbl Jardins Ouverts, www.jardinsouverts.be
