Texte publié dans le numéro 75 d’Eden Magazine
Photos de Patricia Mathieu
Dans une petite rue passante du centre de Wavre, un détail ne trompe pas. A la gauche d’une porte d’entrée cochère, un rosier aux fleurs rose tendre, bien dodues, égaie le vieux mur blanc, tout en parfumant le trottoir de ses effluves musqués. Cette R. ‘The Generous gardener’, une rose d’excellence du célèbre rosiériste anglais David Austin, est prémonitoire : en s’inclinant avec élégance, elle accueille délicatement les visiteurs de Bernard Depoorter.
Jardinier dès la première heure


Le jardin secret de cet artisan couturier, formé à Paris dans les meilleures maisons d’art et de haute couture, se cache dans la cour de l’ancienne papeterie familiale Charlier-Niset. Tous les sens y sont en éveil. Tout y est foisonnement. Comme dans un jardin de curé, une profusion de couleurs, de formes, de parfums. Un peu d’ombre sous un catalpa ou un érable japonais et beaucoup de soleil pour les iris barbus et les exotiques aux teintes chaudes tels les dahlias ou zinnias. Des citronniers en pots encadrent une porte, une glycine blanche souligne le haut d’une fenêtre et au centre du patio, trônent une table et des chaises pour humer l’air du temps, loin des bruits de la ville. Seuls, le carillon du clocher voisin, la musique des « vieilles dames », les presses du siècle passé de l’atelier et le clapotis de l’eau de la fontaine viennent troubler agréablement la quiétude de cet îlot de verdure.



Sauvetage d’un métier d’art
Dans la tête de Bernard Depoorter… 50 idées à la minute. Lorsqu’il décide de sauver une collection de 8000 outils historiques, endormie depuis un certain temps dans les greniers d’un atelier de Cognac au cœur de la Charente, c’est avant tout pour rendre ses lettres de noblesse à un artisanat traditionnel. Des moules, des gaufroirs, des presses à découper de près de 600 kg, tout un arsenal nécessaire à la confection de parures florales en soie, velours, cuir, percale, satin ou mousseline. Un véritable patrimoine d’exception en voie de disparition, soit 16 tonnes d’outillage qu’il entreprend de rapatrier chez lui, dans la remise attenante à son atelier. Pour lui, deux évidences. La première est de sauvegarder un savoir-faire qui occupait au XIXe plus de 70.000 personnes et la deuxième, de le développer avec de nouvelles technologies.


Les fleurs artificielles ont eu leur heure de gloire. Les cheveux, chapeaux et corsages des dames, comme la marquise de Pompadour ou Joséphine de Beauharnais pour ne citer qu’elles, en étaient rehaussés. Au début du siècle passé, les messieurs eux aussi, se laissèrent tenter par un œillet ou un camélia à la boutonnière. A Paris, une cinquantaine de manufactures réputées, de Judith Barbier à Louis Sébillon en passant par les Demoiselles Tissot ou le Lys de Pâques de Léon Lhomer, confectionnaient des fleurs, feuillages, fruits, pistils, boutons pour roses et œillets, ainsi que des cœurs velours pour pâquerettes ou orangers.

Ils s’inspiraient de végétaux originaires du monde entier, parfois rares ou exotiques comme l’aristoloche ou le gardénia ou d’une grande simplicité comme la marguerite, la pâquerette ou l’épi de petite avoine. La rose, reine des fleurs, se déclinait en de multiples variations. Il y avait de quoi hésiter entre des centaines de moules différents de roses de thé, de celles dites de Noisette, des hybrides, des mousseuses, pompons, églantines ou choux, tels les centifolia. Sans compter les 300 moules de différents gourmands de rose, ces rejets ou drageons souvent très épineux. Quelques-unes sortaient du lot : ‘Paul Neyron’, une rose ancienne aux fleurs de pivoine, ‘Gloire de Dijon’, une Noisette aux nuances jaune chamois – ou ‘La France’, sans doute un des premiers hybrides de thé créé en 1867 par la Roseraie Guillot…
A quatre mains

Pour confectionner ces décors floraux, il faut posséder les outils ad hoc et surtout savoir les utiliser. C’est ici que Maryse Genet intervient. Créatrice plasticienne expérimentée, professionnelle jusqu’au bout des ongles, depuis 10 ans elle partage avec Bernard Depoorter la même passion pour la parure florale. Pour elle, dextérité rime avec expérience. Pour elle, l’important est de dominer l’observation et maîtriser la technique par un travail de recherche méthodique. Comme une étudiante dans un laboratoire de botanique, elle met la fleur à plat comme si elle se trouvait dans un moule. De cette manière, elle peut la disséquer, enlever les pétales pour mieux découvrir le cœur, mieux comprendre ses caractéristiques, mieux la dessiner à l’instar du peintre Redouté qui l’inspire. Il est impératif de rester cohérente, de travailler la nature en toute humilité comme le ferait un jardinier, de garder le sens des proportions, de copier la nature en sachant l’interpréter. Sans oublier les détails qui la titillent sans arrêt : à quelle distance placer les gourmands de rose, quelle est la forme parfaite d’un bouton de camélia, quel est le nombre de rangées de feuilles tout autour, quelle brillance donner à un jeune feuillage de lierre, comment fixer la taille des pétales extérieurs par rapport aux autres …
‘Caresse d’été’

Un des premiers bijoux de la manufacture wavrienne porte le nom de ‘Caresse d’été’. Une rose romantique mêlant les styles Napoléon III et David Austin, dans des camaïeux de rose, orange, blanc cassé, jaune pâle comme si elle avait été un rien délavée par le soleil. L’état de grâce. Bien joufflue, bien ouverte, prête à être butinée.
Pour le duo créateur, le choix de la matière est essentiel pour la confection d’une fleur artificielle. Généralement du satin ou du pongé de soie très fin, presque transparent dont la densité de la trame peut varier, avec un peu d’organza ou de velours pour donner du mouvement à la matière. Ensuite, vient le choix des couleurs. Sans hésiter, ils se fournissent en Belgique chez H. Dupont, The Clay & Paint Factory, pour la peinture à l’eau et chez Blockx pour la peinture à l’huile. Partant d’une couleur naturelle de base, – le bleu avec l’indigo, le jaune avec le safran et le rouge avec la cochenille -, ils ajoutent des touches complémentaires ou opposées, telle une pointe de noir dans le rose ou de jaune dans le violet. Le résultat dépendant de différents détails, densité du pigment, temps de teinture, nuances dans la chaleur ou non de la teinte, il faut compter généralement 3 heures pour la sélectionner et parfois plus lorsqu’il s’agit de tons pastel, plus difficiles à obtenir.
Vivement la découverte des ‘Caresse d’automne’, ‘d’hiver’ et de ‘printemps’ qui sont déjà sur les rails.
De A à Z
Pour parvenir à une certaine perfection ou plutôt à une perfection certaine… plusieurs étapes et gestes exigeant maîtrise et patience sont indispensables à la confection d’une parure florale.








- D’abord sélectionner les outils (moule et emporte-pièce) et les nettoyer. Chaque fleur exige ses propres outils, mais certains peuvent convenir à plusieurs fleurs : les feuilles de cyclamen par exemple servent aussi pour les violettes.
- Apprêter le tissu sur un cadre de bois pour le tendre et le rigidifier en l’enduisant d’un apprêt pour qu’il soit plus facile à découper. Le laisser sécher pendant deux heures.
- Ensuite, à l’aide d’un emporte-pièce, découper les feuilles et pétales dans le tissu, en le plaçant sous une « vieille dame », une presse en acier.
- Vient alors la teinture dans un bain colorant, l’essorage avec un buvard et le séchage sur un porte-fleur en bois.
- Pour fixer la couleur, il est alors placé pendant quelques heures dans une étuve, un bain de vapeur.
- A cette étape du processus, une fiche technique est établie pour chaque fleur. Elle contient des données comme le temps de fabrication, le nombre de pétales, la recette de la teinture et de l’apprêt, le numéro de l’emporte-pièce, le nom de la matière et du fournisseur du tissu.
- Puis, les feuilles sont gaufrées sur la presse ad hoc pour graver les nervures et les pétioles en laiton, enroulés de papier de soie.
- Pour donner du relief aux pétales, ils sont humidifiés dans du papier buvard avant d’être « boulés » ou incurvés sur un coussinet, avec un mandrin à l’extrémité ronde préalablement chauffé.
- Encore quelques finitions : sculpter le pistil et le cœur à la main à l’aide d’une brucelle ou pince chauffante, monter les pétales autour du cœur, poser une membrane recouvrant l’envers du bouton et coudre les griffes des roses.
- C’est le temps de l’assemblage autour du cœur et des pistils en fil de laiton : les pétales d’abord, les feuilles ensuite.
- Finalement, un dernier check est nécessaire avant l’emballage dans une boîte tel un écrin, bleu de Prusse, pour garantir une conservation parfaite d’une rose résolument haute couture.

Une manufacture et un musée


Sachant que la collection compte des outils anciens du XIXème et quelques ancêtres des années 1727 et sachant aussi que beaucoup ont disparu, il était impératif de permettre au grand public de les admirer, rassemblés dans un musée, véritable cabinet de curiosités, investi par des botanistes, historiens d’art et archivistes spécialisés dans l’archéologie industrielle. Pour eux, les catalogues, herbiers de soie, prototypes de fleurs du XIXème siècle, pochoirs, stock de fleurs vintage ou de pistils de 150 ans n’ont presque plus de secrets… A 41 ans, influencé par les arts décoratifs, le design, la peinture ou la photographie, Bernard Depoorter, bien plus qu’un créateur de mode, ouvre dorénavant les portes de sa manufacture pluridisciplinaire, une maison d’art de vivre où avec son équipe, il n’arrête pas de se réinventer.
Quand opère le pouvoir des fleurs …

En pratique
Manufacture Bernard Depoorter, 39 rue du Béguinage à 1300 Wavre
Visites guidées de l’atelier, du musée ; organisation d’évènements …
www.bernarddepoorter.com et www.manufacturebernarddepoorter.com
