Cotentin Côté Jardins

Des jardins d’exception, des jardiniers accueillants et généreux, des plantes rares ou exotiques… une destination trois étoiles qui vaut le détour

La virée dans les jardins de Normandie est généralement pour nous les Belges, une des premières destinations de tout amateur qui se respecte. Le Vasterival, le parc des Moutiers, l’étang de Launay, la collection d’hydrangeas de Shamrock, le jardin Plume ou d’Agapanthe… pour ne citer qu’eux. Prolonger la route vers le Cotentin n’est pas toujours spontané … Et pourtant, cette presqu’île située dans la partie nord-ouest de la Normandie a plus d’un atout. En juin dernier, nous y sommes parties. En route vers Cherbourg-en-Cotentin et La Hague, vers ce terroir préservé, ses plages de sable fin, celles historiques du débarquement et vers des jardins magnifiques baignés par le Gulf Stream légendaire. Un microclimat océanique sans extrêmes, assurant des gelées limitées sur le cordon littoral, mais plus importantes dans l’intérieur et une chaleur modérée l’été sur les côtes nord et nord-est, continentale, ailleurs. Avec de la douceur pendant toute l’année, des pluies généreuses, – hormis sur le littoral -, et un sol riche et acide, c’est une terre bénie des jardiniers.

CCJ, Cotentin Côté Jardins

Préparer un voyage de jardins, cela ne s’improvise pas, surtout quand le rythme est mené tambour battant, en suivant un « menu découverte » de quatre édens par jour. Soit au total 12 jardins. Dans le Cotentin, rien de plus simple. La dynamique association CCJ, Cotentin Côté Jardins, propose de visiter 32 lieux privés très différents. Des jardins petits ou grands, historiques ou de collection, certains animés par des artistes ou par de simples amateurs. Le fil rouge ? La passion, le partage, et l’enthousiasme. Cela persiste depuis 14 ans, grâce à l’impulsion de Jérôme Goutier du jardin de La Bizerie et de Michelle Volpoët du jardin du Toucan Fleuri. D’avril à début novembre, la plupart des jardins se visitent à dates fixes ou sur rendez-vous avec 5 week-end « portes ouvertes » permettant d’optimiser le déplacement. A bon entendeur.

Constantes

Les fougères arborescentes du Parc de Vauville

Pendant une semaine, nous avons côtoyé des végétaux rares, exotiques, fragiles ou spectaculaires. Parfois les mêmes comme ces Eucalyptus plantés pour contrer les vents côtiers, ces fougères arborescentes, Dicksonia antarctica blotties au fond des vallons ou ces Euphorbia mellifera de Madère devenues toutes, des grands arbustes. Aussi les spectaculaires flèches bleues des Echium ou vipérines, le graphisme du feuillage des Schefflera ou ces Elegia capensis originaires d’Afrique du Sud, que nous avons admirés pour la première fois. De la famille des Restionacées, frileux mais résistants aux petites gelées, on dirait des bambous ou des prêles géantes d’environ 2m de haut. Introduits d’abord dans le parc cherbourgeois du Docteur Charles Favier, botaniste averti et reconnu par ses pairs, ils ont sauté les clôtures et idéalement « contaminé » la plupart des jardins du Cotentin. Ici, l’évocation du docteur Favier, initiateur de cette passion communicative est unanime. A Cherbourg, l’engouement pour la botanique et l’acclimatation des plantes originaires des régions lointaines ne datent pas d’aujourd’hui. Une Société d’horticulture y est fondée en 1844 et quelques-uns de ses horticulteurs se sont rendus célèbres, tel Félix Halopé pour son Rhododendron x halopeanum, un hybride à l’écorce ornementale, primé à l’exposition universelle de Paris en 1906.

Une autre constante de notre voyage ? L’étiquette « Vert’tige » accompagnant les plantes d’exception. Un sésame pour rejoindre la pépinière d’Aurélie et Maxime Van De Sande installée dans les Côtes d’Armor. Elle est spécialisée en végétaux peu courants, voire très rares, d’ombre mais pas seulement, d’origines et de climats différents. A la fois, des vivaces tels les Epimedium, Disporum, Polygonatum, Maianthemum ou Tricyrtis et des ligneux, tels les Rubus, Hydrangea ou Mahonia, sans omettre les Araliacées avec outre les Aralia, les Brassaiopsis, Fatsia ou Schefflera.

Parc de la Roche Fauconnière

A tout seigneur, tout honneur. L’histoire de ce jardin, trésor de 5 générations de Favier, une famille de collectionneurs, débute en 1870 autour d’un vieux manoir, sur les hauteurs de Cherbourg. Après la plantation de pins, Eucalyptus, chênes et hêtres pour se protéger des vents de nord-est, les premiers végétaux exotiques sont acclimatés sur un terrain pauvre, de la roche affleurante sans beaucoup de terre. Embelli au fil du temps, mais dévasté par la guerre 40, le jardin est repris en mains par le docteur Charles Favier (1904-1993), aussi fou de plantes que ses aïeuls. Avec lui, elles sont échangées dans le monde entier, du moment qu’il s’agisse de la même latitude qu’à Cherbourg. Environ 4500 espèces, – il en reste aujourd’hui 2500 -, sont plantées sur près de 6 ha. Essentiellement des rhodos, azalées, magnolias, camélias, tulipiers, fougères arborescentes ou eucalyptus. L’Eucalyptus x favieri, un semis effectué en 1927 par Léon Favier, à partir de graines récoltées dans le jardin, est un des seigneurs du lieu, de même qu’un des plus grands Cornus controversa ‘Variegata’ d’Europe, un Magnolia x veitchii et un vieux tulipier.

En 1978, pour éviter l’urbanisation galopante, une partie du parc est inscrite aux Monuments historiques et en 2011, la propriété alors à l’abandon est finalement achetée par le Conservatoire du Littoral. Avec la ville de Cherbourg et l’association La Cité des Plantes créée en 2018, ils assurent la rénovation, conservation, gestion des collections, l’inventaire, les missions scientifiques de sauvetage d’espèces menacées et l’ouverture du parc au grand public. Impossible ici de ne pas évoquer la mémoire du botaniste Franklin Picard, ami de Charles Favier, chercheur de plantes, qui a notamment introduit à la Roche Fauconnière, l’Elegia capensis ou le Camellia transnokoensis aux petites fleurs blanches, de fin novembre à mai. Il est devenu un acteur majeur du sauvetage et de la renaissance du jardin, grâce à ses conseils de nouvelles plantations et à la supervision des collections labellisées auprès du CCVS, Conservatoire des Collections Végétales Spécialisées. 

La Bizerie

Eucalyptus pauciflora subsp. debeuzevillei

La Bizerie est le jardin secret de Jérôme Goutier, Ingénieur agronome, journaliste horticole, photographe et auteur de différents ouvrages qui peuplent nos bibliothèques vertes : L’art du potager, L’Herbier des jardins de curé, Jardins secrets du Cotentin, Roses, Les nouveaux jardins de paysagistes, La Bizerie, Un jardin sans frontières dans le Cotentin… pour ne citer qu’eux. En 1987, il découvre son vallon, sa terre promise qui deviendra rapidement un terrain d’expérimentation et d’acclimatation. En contrebas de la longère, une prairie de 8000m² s’offre à lui. La terre est bonne, plutôt acide, entre sable et argile, mais c’est surtout le grand dénivelé qui l’intéresse. Le défi ? Dompter l’orientation nord, les vents et l’humidité du bas du vallon. Après avoir planté différents arbres, Davidia, Sassafras, Eucalyptus, Séquoia, pin parasol, Magnolia, Cryptomeria, il s’attaque à la « coulée verte », – des rhodos, hydrangeas et d’autres végétaux à feuillage persistant -, descendant vers un majestueux Cornus controversa. Tout l’intéresse, surtout les plantes délicates qu’il ne connait pas et qu’il pourrait adopter. Les envies se bousculent, la fièvre jardinière ne faiblit pas. Aujourd’hui à la retraite, elle reste bien présente.

Des bulbeuses sud-africaines, des agaves et Beschorneria mexicains, des fougères chiliennes, australiennes et néozélandaises, comme ces petits semis de Dicksonia antarctica reçus du Docteur Favier. Installés autour de la mare dans le fond du vallon, ils accompagnent les Gunnera manicata et le Magnolia macrophylla. Les notes exotiques, Phormium géants, Trachycarpus wagnerianus, Chamaerops humilis, Cordyline indivisa, Nolina longifolia se mélangent au paysage. L’emblème du jardin est à couper le souffle : un Eucalyptus pauciflora subsp. debeuzevillei planté en 1990. Ce monument à l’écorce resplendissante, délicatement marbrée de gris, illumine l’ensemble. Ailleurs, des Nothofagus, Arbutus, Eucryphia, Hoheria, Magnolia et j’en passe. Beaucoup de végétaux nous sont inconnus comme ce Lyonothamus floribundus subsp. asplenifolius au feuillage découpé et à l’écorce rouge sang. Les carnets se remplissent de notes, les poches de boutures …oui, nous sommes vraiment au paradis.

Les fougères arborescentes au bord de l’étang

Vauville

Au bout du bout, surplombant la mer, se dresse un imposant château en pierre grise. A ses pieds, un jardin botanique d’acclimatation …nous sommes à Vauville, dans la baie du même nom. Là-bas, dans un décor magique de moutonnements de dunes sauvages, se cache le « jardin du voyageur », une collection de 1000 espèces à feuillage persistant, originaires de l’hémisphère austral. Le parfumeur Eric Pellerin l’imagine dès 1948. En commençant par aménager les alentours immédiats du château, dans un grand pré à vaches, il choisit délibérément de cultiver l’inattendu et la mise en scène. Des ambiances différentes et un jardin, beau toute l’année. Il créé une série de chambres de verdure intimistes, protégées d’efficaces haies brise-vent, indispensables dans ce pays où les tempêtes sont parfois très violentes. Son fils Guillaume, architecte paysagiste, aidé de son épouse Cléophée de Turckheim poursuivent le projet en développant de nouvelles acclimatations.

Hydrangea macrophylla ‘Eric Pellerin’

Aujourd’hui Eric, le petit-fils, président de l’association Cotentin Côté Jardins, s’est également pris au jeu. Il veille quotidiennement à l’entretien, aux semis, plantations et à la gestion de ce domaine labellisé « Jardin Remarquable ». Le parcours est étonnant et inédit. D’une première palmeraie de Trachycarpus fortunei, le palmier chanvre de Chine, on se dirige vers les douves soulignées de Dicksonia antarctica, puis on aperçoit la vue sur mer et la dernière prairie avant les dunes et ensuite les Gunnera manicata près du bassin de 60 m de long où le soleil vient terminer sa course. Sur plus de 4 ha, les rhodos et hydrangeas, dont l’Hydrangea macrophylla ‘Eric Pellerin’, se disputent la place aux côtés des cactées et succulentes, des Cordyline, Phormium, Echium et d’une profusion d’agapanthes et hémérocalles. Dans les dépendances, une nouvelle surprise attend le visiteur : une fabuleuse collection de 15.000 outils de jardin.

Blom-Myraland

En plein cœur du marais du Cotentin, un jardin au drôle de nom, Blom-Myraland ou fleur au pays des marais en langue viking, est depuis 40 ans, l’univers enchanté d’André Leflamand, un dendrologue, fin connaisseur et fin collectionneur. Impossible de ne pas se perdre dans les allées étroites de cet arboretum de 6000 m². Pour découvrir cette profusion végétale, une seule solution, suivre le guide et maître des lieux et se frayer un passage dans ce joyeux fouillis, sous les frondaisons des chênes centenaires, séquoias, métaséquoias, cyprès chauves et autres cèdres. 40 espèces de conifères, plus de 30 variétés de Magnolias, de chênes, d’innombrables bouleaux, Stewartia, Acer … Une luxuriance à nulle autre pareille.

Au détour du chemin, dans une clairière, se cachent un potager et un verger, atypiques et gourmands, qui comptent des espèces plutôt originales : des nashi, Pyrus pyrifolia (un hybride pomme-poire), des Diospyros kaki ou des Fuchsia excorticata d’origine néozélandaise dont on cuisine les petits fruits noirs pour la confiture. Une étrange cucurbitacée peu rustique, la chayote, Sechium edule, originaire du Mexique, escalade les haies sans contraintes et offre des fruits blancs ou verts en profusion. Pour nous, une balade hors du temps bercée d’histoires botaniques.

La Ferme des Roches

Depuis 25 ans, Caroline St-Clair dédie son jardin aux roses. On le déniche presque par hasard, dans la campagne, en empruntant un long chemin arboré rehaussé de Ginkgo, Liriodendron, Liquidambar, Quercus rubra, Acer saccharinum. Sans véritable plan de départ, boulimique de plantes, elle commence par occuper la place autour de la maison. Aujourd’hui, les clôtures ont bien reculé pour accueillir, sur une parcelle de 5000 m² entourée de 4 ha d’herbages, une collection de 200 variétés de roses anciennes ou anglaises. Aussi, les sélections de la pépinière néerlandaise Lottum dont la seule lecture du catalogue lui donne le tournis. Au fil du temps, d’autres collections de Magnolia, Cornus et Acer sont constituées au sein des « island beds », ces îlots de plantes disséminés presque naturellement dans le pré. Composition assez classique pour une jardinière d’origine anglaise. Chez elle, tout est poésie, tout est diversité. Avec un sens inné de l’esthétique et une certaine touche féminine, elle marie avec harmonie les couleurs des fleurs et les formes des feuillages. Chez elle, l’enthousiasme est communicatif, les projets ne manquent pas, les idées fourmillent, le charme opère.

La Guesnonnière

Après avoir sillonné le bocage normand, le contraste est total. A La Guesnonnière, Michel Leforestier nous invite au Japon. Au pied d’une ancienne longère, le tableau est grandiose. Un jardin sec, un grand étang avec son île et plus loin, une promenade dans le vallon abrupt où dévale une longue cascade. Librement inspiré de la tradition et des ouvrages anciens traitant de l’art des jardins au pays du soleil levant, il décide en 1996 de créer un jardin dans une ancienne carrière de sable agrémentée d’un étang naturel et de quelques vieux arbres du pays, chênes, bouleaux et aulnes. Depuis 2004, lorsqu’il quitte son emploi, il s’y consacre à 100 %. Aujourd’hui encore, il est aux petits soins de cet éden qui continue à évoluer au fil du temps. En toute zénitude. Sur le terrain d’1 ha, il marie le végétal au minéral provenant d’une carrière locale. Enrochements, pas japonais, pierriers, graviers. Le choix du végétal ne se limite pas à la trilogie japonaise, pins, cerisiers à fleurs et bambous. Au contraire, il développe une collection d’érables, d’hydrangeas et de petits conifères dans le but de densifier les plantations. L’idée étant de déambuler dans un paysage en réduction et … au bouton. Le travail de taille est constant. Il la pratique en transparence ; c’est pour lui une évidence. Sur les topiaires bien évidemment mais aussi sur tous les autres végétaux. Pour la beauté du geste mais aussi pour la légèreté et la lumière.

Merci à vous, tous les jardiniers du Cotentin, vous nous avez comblées.

Infos pratiques

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