Photos d’Arjan van Dijk et Marie-Noëlle Cruysmans
Il y a des jardins que l’on n’oublie pas. Celui d’Arjan et Geertje est un de ceux-là. D’emblée on s’y sent bien, d’emblée on sait que l’on va aimer. Derrière un bâtiment de ferme au toit de chaume, quelques pots débordent de graminées dans une cour pavée de briques sur champ, comme le veut la tradition aux Pays-Bas. Puis devant le corps de logis principal, parmi d’autres, un plus grand attire le regard. Contenant un Tetrapanax papyrifer aux feuilles exotiques, il a l’air de nous souhaiter la bienvenue. Ce détail ne trompe pas. Nous sommes chez de fins connaisseurs. Après deux jours de pérégrination dans les jardins de charme d’outre-Moerdijk ; après celui de Piet Oudolf au musée Voorlinden, l’Hortus botanicus de Leyde, le jardin japonais de Clingendael à La Haye ou le potager de la villa Augustus à Dordrecht, c’est la cerise sur le gâteau.


Différents jardins dans le jardin


Il y a 35 ans, à Den Hout, sur une petite route de campagne, Arjan, après avoir vendu son entreprise, achète une vieille ferme entourée d’environ 2 ha de terres agricoles. Il commence par restaurer les bâtiments, installe un atelier de sculptures dans les écuries, puis s’attaque au jardin. Au départ, pas de master plan. Seulement quelques idées et inspirations notamment du travail d’Henk Gerritsen, paysagiste précurseur des jardins naturalistes. Sur la page blanche, il dessine des lignes et des perspectives vers le paysage environnant, comme cette percée vers l’église. Il décide de planter d’abord les haies pour établir une structure, une colonne vertébrale. Pour le reste, petit à petit, il créée des chambres de verdure aux ambiances différentes. Il imagine des thèmes particuliers basés sur des groupes de plantes qu’il désire apprivoiser : les graminées, hostas, hortensias, légumes, fougères, plantes des marais, d’eau ou d’ombre. La seule restriction ? Un sol sableux et léger qu’il faut apprivoiser. Pour lui, le jardin est un véritable microcosme de toutes les influences qu’il a pu avoir en visitant d’autres jardins ou en dévorant des livres et magazines spécialisés. Une interprétation personnelle d’une mise en scène de végétaux qu’il ponctue de ses sculptures. Pour Arjan, il est important de cheminer, d’emprunter les différents sentiers, de se reposer sur un banc pour humer l’air du temps, mais aussi d’être surpris car l’idée n’est pas de tout entrevoir d’un seul coup d’œil. Comme dans un tableau, les formes, couleurs et lumières apparaissent par petites touches. Inutile de vouloir tout nommer, tout comprendre… place au rêve.


Celui qui travaille la terre, cultive l’esprit
Chez les van Dijk, le jardinage est une affaire de famille. Il se souvient de sa mère qui elle aussi avait un jardin. Elle le soignait au bouton. Avec elle, le va et vient des dahlias, leur retour au chaud en hiver ou leur plantation juste après les saints de glace. Grâce à elle, le rythme des saisons, le cycle de la vie. A l’âge de 92 ans, elle est décédée un jour d’automne ; le jardin était nettoyé et prêt pour l’hiver, les bourgeons du lendemain étaient bien là.

Arjan n’est pas un jardinier comme les autres. Loin des clichés, il est aussi sculpteur, photographe et avant tout poète. La méditation est son remède, une discipline de vie. Rien de tel que de mettre les mains dans la terre pour susciter des sentiments de paix intérieure, des émotions positives, combattre le stress ou simplement se soigner, tout en améliorant la qualité de vie. Oui, semer, tailler, choyer les plantes, brouetter ou désherber rend heureux. Conscient de ces dimensions spirituelles, l’interaction entre nature et culture, entre effort physique, – le jardin est une salle de fitness à ciel ouvert -, et force mentale est pour lui vraiment fondamentale. Ce n’est donc pas un hasard si l’ouvrage de Sue Stuart-Smith, The Well Gardened Mind, (traduit en néerlandais, Tuiniren voor de geest) est son livre de chevet. Sue, l’épouse de Tom Stuart-Smith, un des architectes paysagistes contemporains les plus créatifs et les plus médaillés du Chelsea Flower Show de Londres, est neuropsychiatre. Passionnée de jardinage, elle entretient l’éden familial dans le Hertfordshire au Royaume Uni, tout en visitant des jardins thérapeutiques dans le monde entier. Pour eux, nul doute : en cultivant un jardin, on cultive l’essentiel… un jardin d’éden.
Jouer avec la lumière


Le tout premier jardin que l’on aperçoit de la terrasse, pourrait être une composition digne des plus grandes propriétés anglaises. Cadré par des haies bien taillées, un magnifique double border symétrique foisonne de plantes le long d’un canal souligné d’acier Corten. En mai, avant l’explosion des couleurs des floraisons, les feuillages évoquent la trame. Les formes érigées sont tempérées par les arrondies, les différentes nuances de vert sont douces, du vert chartreux au très foncé et les textures passent du mat au brillant. Tout y est question de lumière.


L’eau est un des fils conducteurs du jardin. Elle réapparait plus loin, au centre, dans le grand étang à l’allure sauvage, où les reflets des nuages bas se bousculent. L’endroit adopté par les carpes et tortues d’eau est tranquille, la nature y reprend ses droits. Inévitablement, le visiteur marque une halte et s’arrête sur le ponton accueillant. Pour y arriver, il a déjà traversé d’autres univers. La gloriette de glycines ou le coin des Hosta sieboldiana dans lesquels émergent en mai les têtes rondes des Allium hollandicum ‘Purple Sensation’. Plus loin, un petit bois d’aralias, Aralia elata, donne l’impression de traverser un coin de jungle. Cette fois, la lumière est tamisée et se faufile entre les branches. A leur pied, des fougères Dryopteris filix-mas et des symphorines s’entremêlent et tapissent le sol. Puis, le sentier d’écorces, sinueux, traverse une mer d’Hydrangea surmontée d’une myriade de Betula utilis subsp. jacquemontii plantés assez serrés. Leurs troncs blancs apportent de la verticalité mais surtout, éclairent ses œuvres monumentales, d’imposants bustes féminins immaculés.





Telle une vague hollandaise




En contrebas, la surprise est totale. Un immense jardin, un sunken garden … de verwondering ! Vu d’en haut, l’effet est immédiat. Le tableau est spectaculaire. Il y règne un juste équilibre entre la rigueur et le naturel. A la limite du sauvage. Même si en mai, la palette des couleurs est limitée, la vue est théâtrale. Les plantations sont denses mais simplifiées, outre quelques bulbes et annuelles, essentiellement des vivaces choisies avec soin, – une longue floraison et une belle tenue en automne et en hiver -, et des graminées pour le mouvement, la légèreté, la verticalité … la liberté. Miscanthus, Molinia, Panicum, Pennisetum et Stipa se disputent la place et accompagnent les angéliques, Pentstemon, Geranium, Gillenia, euphorbes, Phlomis, nepetas, sauges, digitales, Thalictrum pour ne citer qu’eux. Ce savant mélange de graminées et vivaces parait spontané et pourtant, il structure le jardin de manière souple et dynamique. L’ensemble est rythmé par des petites scènes répétées, toujours différentes en fonction des saisons. Il est indéniable qu’Arjan est un disciple du mouvement naturaliste né aux Pays-Bas et appelé indifféremment New Perennials, Dutch Wave ou vague hollandaise. Un disciple des grands maîtres tels Piet Oudolf, Ton ter Linden ou Henk Gerritsen.



Après ce temps d’émotions partagées, le visiteur poursuit le chemin vers une parcelle de verger plantée de cerisiers en quinconce, – un véritable enchantement lors de leur floraison printanière – ; il aperçoit une allée de platanes et dans le gazon, une ligne sinueuse d’herbes hautes animée de coquelicots, delphiniums, fenouils, bleuets et fleurs des champs. C’est le signal du retour vers la réalité.

En pratique :
- De Verwondering, Arjan et Geertje van Dijk, Achterstraat 7, 4911 AX Den Hout, Pays-Bas
- Pour mieux comprendre et apprécier l’univers poétique d’Arjan, n’hésitez pas à poursuivre la lecture avec un livre illustré de ses magnifiques photos et écrit par son frère, Paul van Dijk

Tuinen de Verwondering, Uitgever Arjan van Dijk, Den Hout 2024, ISBN 978-9-08121-878-8
