Hélène d’Andlau, une grande dame du jardin

Le jardin de La Petite Rochelle ne laisse personne indifférent. En toutes saisons, il s’y passe quelque chose. Hélène d’Andlau, infatigable, l’arpente et le surveille chaque jour. Il s’inscrit dans la tradition et l’histoire des beaux jardins de France.

Tout visiteur, jardinier lambda ou fin connaisseur venu des quatre coins de la planète est au comble de la joie dès la porte du porche entrouverte. A Rémalard, dans ce petit village du Perche sis dans le département de l’Orne, l’entrée du jardin proche de l’église est réputée. Un coup de sonnette bien appuyé en est le sésame. Les Jardins d’Eden décident d’y retourner plus de dix ans après un premier passage. (Voir Les Jardins d’Eden n°8 automne/hiver 1998). Et se replonger dans l’ambiance magique de ce jardin. Aujourd’hui, il a 34 ans et pas une ride. Loin de s’endormir. Bien entendu, la composition de départ a évolué. Elle a été modelée par l’une ou l’autre marche, creusée pour l’aménagement des bassins et du jardin italien, compartimentée par des chambres de verdure. Pour ne pas tout découvrir en une seule fois et éveiller la surprise. Au fil des années, un septième puis un  huitième jardin sont venus compléter le plan de base. En 2003, Hélène d’Andlau lui dédie un livre « Métamorphoses d’un jardin » puis, un site internet lui est consacré. Laurence, sa fille, la seconde. Un lieu décidément dans l’air du temps. En 2004, le Ministère de la Culture lui octroie le titre de jardin remarquable.

Artiste et chineuse

Hélène d’Andlau est d’abord une artiste. Gravure et sculpture sont ses domaines de prédilection. La statue de Saint-Fiacre, patron des jardiniers muni de sa bible et de sa bèche qu’elle a façonné et installé à la fin du parcours est un petit clin d’œil. Elle devient jardinière lorsqu’elle hérite en 1976 d’un lopin d’un peu plus d’1 ha à l’arrière de deux maisons de village. A part quelques arbres, haies et murs, tout est à réaliser. Les conditions de culture paraissent optimums. Un sol riche au PH neutre à légèrement acide en certains endroits, une orientation est-ouest et un climat atlantique parfait pour se jeter dans l’aventure. Elle se lance alors dans la connaissance des plantes et approche les principes de la botanique. Tout en gardant l’idée de mêler les harmonies de couleurs, associer les formes et les structures. Réunir goût du beau et expérimentation des végétaux. Peindre un tableau dans la nature.

Plus de trente années ont passé, le feu est toujours là, attisé par une fièvre de chineuse. Enthousiaste, elle court par monts et par vaux, en Angleterre, Belgique, Hollande, Italie ou Suisse pour dénicher la perle rare et la pépinière spécialisée de renom. Découvertes toujours aussi excitantes pour une collectionneuse dans l’âme : « Je ne crois pas que le chercheur, découvrant une pépite d’or ou un diamant, puisse éprouver autant d’excitation qu’un amateur de jardin affamé, allant de plante en plante, penché sur des étiquettes inconnues, ne sachant où porter ses pas dans ces alignements de pots qu’il voudrait tous emporter ! » (In Métamorphoses d’un jardin). Les fêtes de plantes lui réservent  à chaque fois des surprises. Elle avoue avoir un attrait particulier pour les plantes difficiles. Elle cite notamment, les Ceanothus si fragiles ou les pivoines arbustives si délicates. Mais gare aux gelées tardives et aux dégringolades du thermomètre à -17°C comme lors des deux derniers hivers. « Perseverare diabolicum » !  

Amitiés jardinières

Dans le jardin d’Hélène d’Andlau, les étiquettes attachées aux branches révèlent aussi bien des trésors botaniques que des trésors d’amitié. Toute une histoire de grandes rencontres à lire entre les lignes. Les souvenirs des uns et des autres plantés à chaque détour de la promenade. Un délice pour les connaisseurs. Membre de différentes sociétés horticoles, l’Association des Parcs Botaniques de France, l’International Dendrology Society, la Royal Horticultural Society pour ne citer qu’elles, elle a l’occasion de côtoyer la fine fleur du monde jardinier. Et d’échanger boutures, semis et autres greffes. Le Prince Peter Wolkonsky, créateur du fabuleux jardin de Kerdalo en Bretagne appartient au cercle restreint. Il est son mentor. Il lui a fait découvrir tant et tant de plantes et d’endroits de rêve. Robert et Jelena de Belder, les belges de Kalmthout et d’Hemelrijk étaient ses compagnons de route. De l’île de Yakushima au Japon, ils lui ont notamment ramené une bouture d’Hydrangea petiolaris ‘Nana’ et d’Hydrangea serrata du Mont Amaji. Un Hamamelis ‘Jelena’ et un Cornus kousa ‘Rosea Robert’ attirent l’attention. Jelena de Belder a préfacé son livre : « Je n’ose presque pas décrire mon émotion et mon admiration devant sa manière de dire le bonheur qu’a été pour elle la réalisation de sept jardins successifs et les joies vécues au fil des douze mois de l’année. Mais qui pourrait résister à la tentation d’un paradis sur terre ! »

Sans oublier les célèbres Charles de Noailles, Harold Hillier, Lionel Fortescue du Garden House dans le Devon ou Ann Palmer du jardin de Rosemoor. Et il y en a tant d’autres. Des pépiniéristes de renom comme Raymond Grall (aujourd’hui retraité) pour ses rhododendrons, les Roué pour leurs Camellia et Pieris, Marco Sartori un jeune pépiniériste italien pour ses boutures de plantes rares. Elle leur rend hommage dans son site internet lorsqu’elle parle des amis.

Au fil des saisons

Grâce à l’aide efficace de Philippe Vincent, fidèle jardinier qui travaille à la Petite Rochelle depuis bientôt 18 ans, ce jardin est beau toute l’année. Il est l’homme de tous les travaux et ne ménage pas ses forces. Les semis le taquinent. Avec patience, il a obtenu notamment Paeonia suffruticosa ‘La Petite Rochelle’. Ici tout commence vraiment par la floraison des Magnolia, Prunus, des rhodos et cornouillers qu’Hélène d’Andlau affectionne tant, des pommiers d’ornement, des glycines et des Deutzia. Puis les Indigofera et les hydrangeas et enfin les colorations des feuillages à l’automne. Sans oublier les Daphne et Pieris qui font la réputation du lieu. Tous les étages de l’espace sont densément habités. L’œil virevolte entre terre et ciel. Arbres, arbustes, vivaces, bulbes, couvre-sol et des grimpantes à l’envi sur tout ce qui peut servir d’appui. Tout l’intéresse. Du moment qu’il y ait impression de foisonnement. Au rendez-vous chaque année, les anémones, campanules, phlox et asters envahissent le lieu. Et lorsqu’on a la chance de se plonger dans l’inventaire des plantes, on est tout ébaubi par le nombre des végétaux, leur diversité, leur origine.

Portraits de quelques coups de cœur

Indubitablement, Hélène d’Andlau a plus d’un chouchou au jardin. Qu’il soit rare ou commun, imposant ou non, il lui procure toujours joie et attention.

Cornus ‘ Norman Hadden’ (C. capitata x C. kousa)

Issu d’un semis des années 60 dans le jardin de Norman Hadden dans le Somerset, il a un port étalé, des branches légèrement arquées et une floraison tardive alors que la plupart des autres cornouillers ont fini la leur. En juin, il est constellé de larges bractées blanches virant ensuite au rose. Ce n’est pas par hasard qu’il a reçu en 1974 un « Award of Merit » de la RHS. A l’automne, la fructification rouge est exceptionnelle. On dirait alors un arbre à fraises. A La Petite Rochelle, cela fait 20 ans qu’il s’élève au début de la promenade.

Manglietia wangii

Déniché à la pépinière Grall il y a 7 ans, assez rare, il appartient à la famille des Magnoliacées. Un petit arbre au feuillage persistant poussant dans les forêts de l’Himalaya jusqu’au sud est asiatique. Ses fleurs solitaires  rose à rouge carmin teintées de crème ont un look de magnolia. En juin dernier, il a fleuri à Rémalard.

Euonymus planipes ‘Dart’s August Flame’ et E. maackii

Deux fusains d’origine asiatique. Le premier appelé parfois E. sachalinensis est un arbuste qui donne le meilleur de lui-même à l’automne lors de la fructification bien visible rouge bordeaux. Le cultivar ‘Dart’s August Flame’ est à La Petite Rochelle, le premier dont le feuillage décolore à la fin de l’été.

Euonymus maackii, ou E. hamiltonianus var. maackii est un des plus beaux fusains du jardin.  Son feuillage décolore dans les teintes roses et jaunes et accompagne d’étonnants fruits roses renfermant des graines rouges à l’arille orange… lorsqu’ils ne sont pas mangés par les oiseaux.

Deutzia setchuenensis var. corymbiflora

Découvert chez Spinners en Angleterre, il ne se fait pas remarquer de loin. Sobre et élégant. Les petits boutons suivis d’étoiles blanches abondantes en juillet et août ravissent celui qui prend le temps de les regarder. L’arbuste d’environ 1m50 de haut a une écorce brun pâle qui s’exfolie avec l’âge. Il est utile de lui réserver une place à l’abri des grands gels.

Clematis ‘Madame Julia Correvon’

Pour Hélène d’Andlau, la clématite ‘Madame Julia Correvon’ est une valeur sûre. Vigoureuse, sa floraison est très longue, de juin à octobre. Ses clochettes simples et moyennes d’un rouge foncé partent à l’assaut de n’importe quel arbuste et procurent une deuxième vie aux vieux arbres dégarnis.

Les collections

Plusieurs collections sont présentées dans ce jardin d’exception. Deux sont reconnues par le CCVS, le Conservatoire des Collections Végétales Spécialisées de France qui leur reconnait un intérêt national. Il s’agit des Pieris et des Daphne. Les daphnés, arbustes à feuillage persistant, semi-persistant ou caduc ont cette particularité d’offrir généralement une floraison parfumée. Ils sont trop peu utilisés dans les jardins car difficiles à cultiver dans une exposition mi ensoleillée ou mi ombragée et un sol neutre, drainant et constitué d’humus. Quelques spécimens apprécient les sols calcaires et d’autres les terres acides et fraiches. Chez Hélène d’Andlau, les semis spontanés de Daphne tangutica sont fréquents. Par ailleurs nous avons relevé  Daphne acutiloba ‘Fragrant Cloud’, D. bholua ‘Sheopuri’, D. odora ‘Geisha Girl’, D. genkwa. La plupart proviennent de la pépinière Bulk en Hollande.

Les Pieris, des éricacées, sont intéressants pour leur feuillage persistant dont les jeunes pousses sont souvent colorées. Ils offrent une longue floraison blanche, rose ou rouge et demandent un sol acide proche de celui des rhodos, à l’ombre des sous-bois et à l’abri des grands froids. Pour avoir de beaux spécimens, Hélène d’Andlau ajoute à la terre, un tiers de tourbe et un tiers de terre de bruyère. Elle les plante près des érables japonais qui ont besoin des mêmes conditions pour prospérer. Sont épinglés : Pieris ‘Brouwers Beauty’, P. japonica ‘Tickled Pink’, ‘Karenoma’, ‘Carnaval’, ‘Cream Lace’ et ‘Weeping Bride’. Hélène d’Andlau a trouvé beaucoup de Pieris chez Roué en France et chez Esveld en Hollande.

Sans être reconnue au niveau national, sa collection de cornouillers est très impressionnante. Il est vrai qu’ils sont très heureux à La Petite Rochelle. Surtout les Cornus florida et kousa. Leur port est élégant, leur floraison somptueuse et leur feuillage bien coloré à l’automne surtout lorsqu’elle ajoute un peu de sulfate de potasse dès le mois de septembre. Outre le beau ‘Norman Hadden’, C. florida ‘White Cloud’ et ‘ Gloria Birkett’ et C. kousa ‘Tonko Rose’ retiennent l’attention des plus avertis.

Hélène d’Andlau est visionnaire. Dans son livre, elle écrit : « Un vrai jardinier a toujours deux vies – celle du présent où il est confronté au gel, à la sécheresse, aux pucerons et bataille sans cesse contre ses ennemis – et puis il y a l’autre, celles des semaines, des mois, des années à venir, pleines de projets et de visions d’abondance. » 

La Petite Rochelle n’a pas fini de faire parler d’elle.

Les bonnes adresses

Roué : www.rouepepinieres.com pour les Camellia et Pieris

André Eve : www.roses-anciennes-eve.com pour les roses

Bulk : www.bulk-boskoop.nl pour les arbres et arbustes notamment les Daphne

Esveld : www.esveld.nl notamment pour les Pieris

Les plantes du lieu

Paeonia suffruticosa ‘La Petite Rochelle’, un semis de Paeonia suffruticosa ‘Raphael’

Paeonia suffruticosa ‘Philippe Vincent’, un semis de P. s. ‘Raphael’

Rosa ‘Belle de Rémalard’ dans le catalogue d’André Eve et Rosa ‘La petite Rochelle’, un semis de R. ‘Wedding Day’

Koelreuteria paniculata ‘Variegata Hélène d’Andlau’ obtenu chez Marco Sartori en Italie

 A lire

Métamorphoses d’un jardin, Hélène d’Andlau, Jérôme Do Bentziger Editeur, 2003, ISBN 2 84629 073 3

Infos pratiques

La Petite Rochelle
22 rue du Prieuré – 61110 Rémalard, www.la-petite-rochelle.com

Pensées jardinières d’Hélène d’Andlau…

 « Un jardin est un havre de pureté : il préserve en lui un peu de paradis, sa transparence, son innocence, pareille à un enfant levé vers ceux qu’il aime. C’est un philtre d’oubli, un lieu féérique qui laisse à l’extérieur tout ce qui pèse sur le monde et sur soi-même. Je ne crois pas que ce soit là une fuite, mais quelques heures de sommeil pour les peines et les problèmes quotidiens. »

« Il me semble que le jardinier, qui est aussi un peu un artiste, a le don de ne pas trouver banal ce que d’autres voient ainsi. Il possède en général une capacité à s’étonner, à voir et surtout à s’émerveiller de tout ce qui l’entoure. »


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