L’Etang de Launay, un jardin unique … comme son propriétaire

Lors d’un jour morose de novembre dernier où il grêlait sans compter sur les feuilles des Gunnera, nous sommes revenus chez Jean-Louis Dantec. Partout, les jardins avaient tiré leur révérence, alors qu’ici, non seulement il semblait avoir été épargné mais il resplendissait de mille feux

A Varengeville-sur-Mer, dans le bois de Launay se cache la composition de haut vol de Jean-Louis Dantec, un antiquaire à la retraite. Peu d’infos ou de documents circulent sur ce merveilleux éden de 6 ha qu’il a créé pratiquement tout seul. Quelques initiés et tous les heureux propriétaires du best-seller de Cédric Pollet consacré aux ‘Jardins d’hiver’, – une bible que tout amateur de jardin doit avoir dans sa bibliothèque -, ont eu le privilège de découvrir l’Etang de Launay, un de ses 4 coups de cœur. Au même titre que les célébrissimes jardins de Sir Harold Hillier des pépinières éponymes près de Southampton, de ceux d’Alan et Adrian Bloom à Bressingham en East Anglia et de celui du Bois Marquis de Christian Peyron près de Lyon. Tous, des lieux de référence où, à chaque saison, la magie est au rendez-vous. (Jardins d’hiver, une saison réinventée, Cédric Pollet, Editions Ulmer 2016, ISBN 978-2-84138-782-1 : un des rares ouvrages parus en français avant d’être traduit en anglais…)

Pays de lumière

C’est dans le pays de Caux, sur la côte d’albâtre, près de Dieppe et à 15 km d’Etretat que ce charmant village coincé entre mer et campagne, au milieu des vergers, bois, prés et chemins creux, semble presque échoué dans une valleuse, véritable brèche ouverte dans la falaise de craie. A la mode depuis plus d’un siècle, sa lumière exceptionnelle attire sans compter des artistes tels les peintres Braque, Renoir, Calder ou Monet, des poètes, écrivains ou musiciens tels Valéry, Cocteau, Prévert, Proust ou Debussy, Ravel et Eric Satie, pour ne citer qu’eux. Aujourd’hui, les touristes affluent encore et toujours vers son église et son cimetière marin ou vers le manoir d’Ango, une belle demeure de style renaissance. Parmi eux, certains viennent surtout faire bombance de jardins et inlassablement, poussent les portes de joyaux botaniques incontournables, comme le parc des Moutiers créé par la famille Mallet ou celui de la légendaire princesse Greta Sturdza à Vasterival.

Greta Sturdza, l’inspiratrice

L’ensemble du village pourrait être classé « Jardin Remarquable », – le label du ministère de la Culture -, tant il y règne une harmonie particulière qui rappelle le sud de l’Angleterre. Derrière les haies et les talus, d’autres trésors de verdure et d’élégance, sont bichonnés par leurs propriétaires avertis. Il est vrai que là-bas, les conditions sont propices à l’art du jardin. Une terre argilo limoneuse à tendance acide et un climat plutôt pluvieux laissant le sol des sous-bois toujours humide.

Cette émulation jardinière est certainement due à l’exemple des Moutiers et surtout de Vasterival. Comme aimait le dire le talentueux architecte paysagiste Pascal Cribier qui a vécu et jardiné au bois de Morville voisin : « La princesse a entraîné l’Europe entière derrière elle ». Dès 2012, Varengeville organisait des Rencontres botaniques autour de botanistes, jardiniers, dendrologues, paysagistes, pépiniéristes et historiens et aujourd’hui, des Journées des plantes mobilisent le village lors d’un week-end automnal, avec la vente de végétaux d’exception, des visites de jardin et des conférences de qualité, de quoi alimenter de nouvelles passions.

Pour Jean-Louis Dantec, Greta Sturdza, était non seulement une voisine, un mentor, une complice mais elle était surtout une amie. Son jardin voué aux 4 saisons, sa manière de planter par étages, de gérer l’espace sans bousculade, de tailler en transparence, d’animer l’hiver grâce aux écorces et aux feuillages persistants et surtout de partager et d’échanger les expériences, restent pour lui, un exemple.

L’art de la mise en scène

Pour se rendre chez Jean-Louis Dantec, le bureau de poste de Varengeville est généralement le lieu de rendez-vous. Il y attend ses invités pour les mener parmi les dédales des chemins jusqu’au haut de sa propriété. A l’entrée, une atmosphère sage et formelle les accueille. Des chambres de verdure, haies strictes et colonnes de verdure structurent le lieu et encadrent une maison de style contemporain perchée au-dessus d’un vallon. D’un côté, un foisonnement de plantes taillées, des topiaires féériques, l’arche de Noé. Mais le lever de rideau est ailleurs, de l’autre côté. Pour certains, le « waouwh effect », pour d’autres, la bouche-bée. C’est selon. Dans une grande pelouse en pente, – la coulée verte -, des immenses perspectives bordées d’arbres rares emmènent le regard au loin vers 3 étangs à une dizaine de mètres en contrebas. Au-delà, elles se poursuivent vers le haut pour composer une superbe partition paysagère.

Pour les amateurs de couleurs, de formes, de lumière ou de mise en scène, la fête commence.

Cela fait bientôt 30 ans que Jean-Louis Dantec a débuté. Dans la propriété familiale, un espace de 6 ha l’attend. De quoi rendre jardinier n’importe quel autodidacte. Un détail ne trompe pas. Avant de poser la première pierre de la maison, les lignes du jardin, grandes et petites, sont déjà dessinées.  L’entreprise est titanesque. Il commence par planter des haies pour briser les vents parfois violents en bord de mer. Puis, pendant 17 ans, il remodèle et travaille le vallonnement naturel des prairies dans le but d’en accentuer les pentes et laisser se former des étangs, là où il n’y avait que des marécages. Le résultat ? Un premier coup d’œil spectaculaire suivi d’une succession de tableaux, de plans ponctués de coups de théâtre, forçant le visiteur à armer son appareil de photo, pour capter l’alchimie de l’instant présent. Notamment, cette fameuse scène du mamelon enherbé surmonté de 3 cépées de bouleaux immaculés aux abords de l’étang. Une de ses signatures.

Ce somptueux décor tout en courbes, à l’allure japonisante, est rythmé par des collections de végétaux. Suffisamment mais pas trop, l’idée étant de garder un bon équilibre entre les vides, – les prairies et les étangs -, et les pleins, les plantations. Le credo du concepteur ? Place à la lumière ! En ouvrant des échappées, des fenêtres vers le ciel et surtout, surtout, en taillant en transparence pour la laisser s’infiltrer dans les moindres recoins et pourquoi pas, façonner des jolies silhouettes voire des sculptures végétales.  

Aujourd’hui, la pièce n’est pas terminée, ni le rideau baissé. 1ha50 de prairies se libère juste à côté, de quoi déjà échafauder d’autres percées et perspectives bordées de nouveaux trésors. Un vrai régal.

Dans un tableau, les collections

Pour les amateurs de botanique, l’heure est au calepin et à l’« Hillier », le sésame des mordus du végétal, catalogue ou mieux, bible incontournable des arbres et arbustes, The Hillier manual of trees & schrubs édité par la RHS, Royal Horticultural Society. Jean-Louis Dantec nous avoue en posséder 3 versions qu’il annote régulièrement au gré des coups de cœur et plantations. Chez lui, ils sont une valeur plus sûre que des étiquettes peu esthétiques qui viendraient abîmer la vue.  

Ses premières acquisitions viennent de la Pépinière Hennebelle dans les Hauts de France. Le père de Jean-Loup et Nicolas l’a en effet initié à l’art des écorces. Aussi les pépinières botaniques armoricaines de Joseph Le Cam, la pépinière Botanic Treasures de Raf Lenaerts et les fêtes des plantes. Sans oublier les précieux échanges et cadeaux des « chasseurs de végétaux » tel Jacky Pousse découvreur hors pair de plantes rares extraordinaires et des collectionneurs avertis comme Greta Sturdza, Philippe de Spoelberch, Koen Camelbeke de l’Arboretum Wespelaar, Antoon De Clercq dendrologue belge passionné, Maurice Foster ou Christian Peyron, pour ne citer qu’eux.

Une chose est certaine, il ne peut se passer des belles écorces, – Betula, Prunus, Acer, Arbutus et autres Lagerstroemia -, également des Stewartia si élégants, des Magnolia et Michelia ou des couleurs d’automne de certains feuillages. Comme à Vasterival, son jardin doit être beau à toutes les saisons.

Un festival d’écorces

A l’Etang de Launay, les arbres et arbustes aux écorces intéressantes sont mis en valeur et en lumière. Il n’y a pas un point de vue qui ne soit rehaussé par leur silhouette graphique. Leur couleur dépend de différents facteurs comme le climat, l’humidité ambiante, l’exposition, la saison et la nature du sol.

  • Les Betula sont incontestablement les champions. Et lorsqu’ils sont conduits en cépée, l’effet est encore plus extraordinaire. En effet, pour susciter un développement multi-troncs, Jean-Louis Dantec les taille court au moment de les planter, juste au-dessus de deux yeux.                        Il est difficile de tous les présenter. Les uns sont plus blancs que blanc à l’instar des B. utilis var. jacquemontii, d’autres avec l’âge deviennent presque noirs tels B. nigra et certains revêtent des nuances roses, saumonées ou parme comme les nombreux B. albosinensis originaires de Chine. A épingler, B. albosinensis var. septentrionalis aux reflets cuivrés et B. albosinensis ‘Blason’ à l’écorce vraiment rouge, lisse et brillante. Il vient de planter le rarissime B. gynoterminalis aux reflets prononcés vert olive dont il n’y avait avant, qu’un seul exemplaire en Europe.
  • Les Prunus, cerisiers d’ornement à écorce ne sont pas en reste. Si Prunus serrula à l’écorce satinée acajou est sans doute le seigneur du genre, la variété ‘Jaro’ à l’écorce vert clair puis orange-cuivré n’a rien à lui envier. Prunus rufa originaire de l’Himalaya, est un des plus foncés. En tous cas, le clone Hillier planté ici. Les lenticelles blanches bien visibles marquent horizontalement le tronc presque ébène. Une merveille. Quant à Prunus maackii, à l’écorce orange miel, avec l’âge, il perd de sa superbe.
  • Les érables à peau de serpent ou à écorce décorative tel l’Acer griseum et ceux à feuillage automnal intéressant contribuent également à la féérie du jardin. Chaque année, l’Acer rubrum ‘Schlesingeri’ commence dès le mois de septembre à rougeoyer, alors qu’au bord de l’étang, l’Acer palmatum ‘Jean-Louis Dantec’ revêt sa tenue de feu.
  • Les Stewartia l’enchantent depuis le début. Il se souvient encore de la vue du premier dans le jardin de Vasterival. Depuis, il en a planté des dizaines. Plusieurs semis sont régulièrement observés, notamment lors des changements de couleur de l’écorce qui en hiver, vire du rouge-rosé au gris verdâtre. L’un d’eux a tout naturellement reçu le nom de Stewartia sinensis ‘Jean-Louis Dantec’.

Des feuillages persistants et des conifères en toile de fond

Pour assurer le spectacle en hiver, les feuillages persistants sont incontournables. Notamment ceux des rhodos, des Daphniphyllum macropodum et des conifères bien précieux en cette saison. Chamaecyparis lawsoniana ‘Wissel’s Saguaro‘, Platycladus orientalis ‘Sanderi’ au look de Chamaecyparis avec des nuances pourpres, le petit Sciadopitys verticillata ‘Picola’, sans oublier Fitzoreya cupressoides et les Araucaria originaires du Chili qui ici, se portent à merveille. Pinus bungeana, quant à lui, laisse aussi entrevoir à qui sait patienter, une belle écorce marbrée qui ressemble à celle du platane. D’autres conifères au feuillage non persistant, se rendent également indispensables pour assurer un automne haut en couleurs : Larix kaempferi ‘Jakobsen’ et les Taxodium ascendens ‘Nutans’ ou distichum ‘Pévé Minaret’ au bord de l’étang.

Il nous faudrait sans doute un numéro entier des ‘Jardins d’Eden’ pour arriver au bout de la pièce. Voici déjà quelques pistes pour vous permettre de voyager dans le jardin de Jean-Louis Dantec…

Infos pratiques

Monsieur Jean-Louis Dantec

L’étang de Launay à 7619 Varengeville-sur-Mer

Visite uniquement sur rendez-vous pour les groupes de 10 à 30 personnes

Ms.dantec@orange.fr

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