Article paru dans Eden magazine n°81, automne 2025, augmenté de nouvelles photos www.edenmagazine.be

Le sud de l’Irlande et de la Grande-Bretagne, ainsi que le nord de la France, plus précisément la Bretagne, renferment quelques jardins idylliques bénéficiant des effets du courant marin du Gulf Stream. Prenant sa source dans le golfe du Mexique, il a l’art de se disperser dans l’océan Atlantique et d’adoucir le climat le long des côtes, en le rendant presque subtropical. Les températures y sont constantes et varient grosso modo entre 7 et 20 degrés. Au jardin de l’abbaye de Tresco dans les îles Scilly, à celui d’Ilnacullin dans l’île de Garinish ou au jardin Georges Delaselle à Batz, il n’y a que deux saisons : le printemps et l’été. Le soleil et l’humidité du bord de mer sont la règle, les gelées pratiquement éphémères voire inexistantes. Les plantes y poussent à une allure accélérée et les belles exotiques qui n’auraient aucune chance de vivre sur le continent s’y invitent allègrement. On se croirait à l’autre bout du monde. Le seul hic ? Les vents violents ! Emportant tout sur leur passage, ils imposent toujours de solides remparts. Le défi est là mais il n’intimide pas ceux qui aiment jardiner au beau milieu de la mer, au prix d’efforts souvent colossaux. Murets, plantation de haies, apport ou excavation de terres sont toujours un préalable. Détermination et expérience… les maîtres-mots d’Augustus Smith, John Annan Bryce ou Georges Delaselle, trois jardiniers visionnaires.
Véritables conservatoires de la biodiversité mondiale, ces trois îles jardins assurent la préservation de nombreuses plantes en voie d’extinction dans leurs milieux naturels.
Tresco

En mai dernier, nous sommes retournés dans les Cornouailles, cette terre bénie des jardiniers. L’idée n’était pas d’y admirer le trio classique « Magnolia, Camellia et Rhododendron » mais plutôt de découvrir, les jardins de l’abbaye de Tresco dans l’archipel des îles Scilly, perdu dans l’océan à 65 km au sud-ouest des côtes. Le summum pour tous ceux qui ont pris l’habitude de parcourir les édens d’Outre-Manche. Au programme, des végétaux exotiques parfois peu connus … pour élargir les horizons. Et justement, à Tresco, les horizons sont infinis.
5 générations de passion




L’histoire commence en 1834, lorsqu’ Augustus Smith achète les îles et choisit de construire sa demeure à Tresco sur un promontoire au-dessus des ruines d’un ancien prieuré bénédictin du XIIe, le Prieuré St Nicolas. Passionné de botanique, amateur notamment de géraniums et ficoïdes, Pelargonium et Mesembryanthemum, il décide de créer un jardin sur une superficie d’à peu près 7ha. Le plan initial persiste encore aujourd’hui. Des enclos emmurés près des ruines, des écrans de verdure vers l’ouest, notamment les classiques pins et cyprès de Monterey, Pinus radiata et Cupressus macrocarpa d’origine californienne. Sur le versant sud, 3 longues terrasses : l’allée longue (axe principal), la terrasse supérieure et l’intermédiaire, reliées entre elles par des escaliers de granit qui partagent le jardin du nord au sud.



Dès 1872, son neveu Thomas Algernon Dorrien-Smith ajoute encore des brise-vents, des zones boisées, quelques Escallonia, tamaris, ormes et Hebe, sans oublier son violon d’Ingres, quelques 350 variétés de narcisses. Puis, son fils Arthur, chasseur de plantes invétéré, introduit des raretés, notamment un groupe de Protea d’Afrique du Sud. Après lui, interviennent Thomas Mervyn et aujourd’hui, Robert qui signe un nouveau jardin méditerranéen ponctué de cyprès communs et chênes-lièges. Qui aurait cru au départ que ce jardin serait choyé, entretenu et développé par l’enthousiasme de 4 générations ?
Le monde entier dans un jardin

Après la grande tempête de 1987 et les vents glacés de 1990, l’écran de verdure est régulièrement renforcé, notamment par des pins et cyprès de Monterey, des Eucalyptus, Nothofagus, Podocarpus, Araucaria et Agathis, un autre grand conifère néo-zélandais de la même famille. Aussi par le Metrosideros excelsa, un magnifique arbre néo-zélandais réputé pour ses incroyables fleurs écarlates. A l’abri de cette ceinture protectrice, croît une incroyable collection de quelques 2 500 spécimens originaire de l’hémisphère sud et des régions subtropicales. Du Brésil à la Nouvelle-Zélande, de l’Australie à l’Afrique du Sud, des plantes de toutes les zones méditerranéennes de la planète.




Tout au long des petits chemins qui montent, descendent ou serpentent, on passe d’une zone géographique à l’autre. Le haut du jardin, chaud et sec, accueille les succulentes, agaves américaines et aloès africains ou les protées sud-africaines. Au cœur du jardin, de majestueux palmiers, Phoenix canariensis et Chamaerops humilis d’Amérique du Nord, s’imposent élégamment. De-ci, de-là, les Geranium maderense poussent ici comme une mauvaise herbe alors qu’ils deviennent rares à Madère ; des semis naturels d’Aeonium ou Echium des îles canaries se disputent la place. Dans le bas du jardin, l’atmosphère plus humide est idéale pour accueillir les plantes d’Amérique du Sud ou de Nouvelle-Zélande, telles les fougères arborescentes Dicksonia ou Cyathea. Toute l’année, son lot de surprises. Au solstice d’hiver, fin décembre, on ne dénombre pas moins de 300 espèces en fleurs, autant qu’au jardin botanique Hanbury dit de La Mortola sur la riviera italienne. On se croirait dans les serres londoniennes de Kew gardens … à ciel ouvert.









Ilnaculin




Il y a quelques temps, lors d’un voyage en Irlande du sud, nous avons visité l’île de Garinish et son fameux jardin d’Ilnacullin dans la baie de Bantry. A quelques encablures de la terre ferme, elle se cache derrière des petits îlots peuplés de phoques. Cette île jardin est l’œuvre de l’homme d’affaires John Annan Bryce, féru de botanique, qui en 1910, s’éprend de ce caillou de 15 ha peuplé de rochers et de quelques poches de tourbière marécageuse. Il fallait certes avoir une sacrée dose d’optimisme et un brin de folie pour oser l’acheter, entreprendre des travaux titanesques et le transformer en jardin luxuriant.
Un décor italien




Annan Bryce relève le défi. Pour lui, ce sera un jardin à l’italienne. Ami d’Harold Peto, génial architecte devenu paysagiste, il lui demande de concevoir un manoir élégant avec un jardin de style Arts & Crafts. Une centaine d’ouvriers y travaillent pendant 4 ans, jusqu’au début de la première guerre. Ils transportent terre et humus depuis le continent, dynamitent les roches et installent une ceinture de conifères tout autour de l’île. Faute de pouvoir le financer, le projet de palais n’est pas réalisé alors que le jardin, la maison du jardinier et de nombreux décors de style Renaissance sont achevés. Une composition structurée apparait avec axes, déclivités, terrasses, escaliers, murets de pierre et de briques, bassins et jardin clos. Un temple grec surplombe la mer et les montagnes en toile de fond ; une casita, élégante maison de thé aux accents asiatiques, signale le repos et la détente.


Des coins plus sauvages sont également définis : des forêts, une jungle pour les fougères arborescentes ou une « vallée heureuse », sorte de clairière pour les rhododendrons ou les camélias. Les plantes sont l’affaire d’Annan Bryce ; il les déniche à Kew ou chez d’autres collectionneurs. Cela dit, les premières plantations sont un véritable échec et la protection contre les vents devient une priorité et une évidence. Après son décès, son épouse et son fils, poursuivent le rêve grâce à l’intervention de Murdo Mackenzie, jardinier écossais réputé, qui, pour contrer les tempêtes, installe inlassablement le duo efficace de Monterey, pins et cyprès, ainsi que le chêne vert, Quercus ilex. Le domaine est en de bonnes mains ; il est progressivement ouvert au public. En 1953, il est légué à l’état irlandais qui décide d’en prendre le plus grand soin.






Et des collections



Les collections se composent essentiellement de végétaux de l’hémisphère sud, des régions tempérées chaudes du monde. Du Mexique, les Dasylirion aux longues feuilles épineuses et lancéolées ; d’Afrique australe, les agapanthes aux fleurs bleu tendre ; de Nouvelle-Zélande, les touffes graphiques d’Astelia aux épis vert argenté. Sans oublier les Leptospermum, myrtes, Dacrydium, Drimys ou autre Callistemon… Aujourd’hui, le chef jardinier Glyn Sherrat, qui a fait ses armes dans le non moins célèbre jardin d’Holker Hall dans Le Lake District, redonne une véritable impulsion à ce domaine enchanté. Il dégage les allées envahies par la végétation, redessine les perspectives, taille, remplace ou enlève les plantes envahissantes comme Griselinia ou Crinodendron. Un vent nouveau souffle sur Ilnacullin…





Jardin Georges Delaselle

Sur l’île de Batz, un autre jardin évoque lui aussi celui de l’abbaye de Tresco. Tout aussi spectaculaire, tant par sa présence incongrue sur une île, que par sa richesse en plantes exotiques et par l’ingéniosité de ses éléments de conception, le jardin Georges Delaselle est un troisième joyau baigné par le Gulf Stream. Situé en face de Roscoff, dans le Finistère nord, à 2 km du continent, il se dresse fièrement sur un îlot granitique où alternent rochers et sable.
Pause tropicale en Bretagne

Georges Delaselle, assureur parisien fou de botanique, – l’histoire se répète -, tombe, lui, sous le charme de ce lieu d’exception et achète en 1897, quelques parcelles, environ 2,5 ha, à la pointe est de l’île. Il désire y créer un jardin exotique au pied d’un manoir qui, lui aussi, ne verra jamais le jour faute de finances suffisantes. Le jardin étant sa priorité, – il se contente de la maison du gardien -, il érige une dune artificielle, creuse une cuvette de 5 m de profondeur, entreprend terrassements et élévation de murets tout en plantant des coupe-vent efficaces tels les pins d’Autriche, cyprès de Lambert ou de Monterey et des haies d’arbustes comme Olearia, Euonymus et Elaeagnus.



Promesse de renouveau

Georges Delaselle se prend vite au jeu de l’acclimatation des exotiques. Petit à petit, il transforme cette terre aride en jardin luxuriant et enrichit son jardin de nouvelles essences. Pour les installer, il divise l’ensemble en plusieurs espaces bien cloisonnés : le jardin Maori, les terres australes, la lande fleurie, le jardin d’herbes ou encore la cacteraie en terrasses, peuplée d’aloès, agave, Aeonium, ficoïdes et autres Yucca … Dans la cuvette aménagée de toutes pièces, une palmeraie côtoie des bosquets de cordylines.



L’enthousiasme est là mais malheureusement, atteint de tuberculose, il est contraint peu avant son décès en 1944, de vendre son jardin. Laissé à lui-même, presqu’abandonné pendant de longues années, il renait enfin en 1987 lorsqu’un groupe de bénévoles, Les Amis du jardin Georges Delaselle, passionnés de nature et d’environnement décident de le restaurer. Patiemment, ils remontent les murets et les terrasses d’origine et se mettent à replanter. En 1997, soit 100 après le début de la grande aventure, le jardin est définitivement sauvé par le Conservatoire du Littoral qui en devient propriétaire, assurant ainsi sa pérennité. En 2006, le jardin reçoit le label « Jardin Remarquable », décerné par le ministère français de la Culture, consacrant son caractère unique parmi les plus beaux jardins de France. En 2022, grâce à une collaboration avec le Conservatoire Botanique National de Brest, il devient un refuge pour la flore insulaire océanique menacée. Malgré la grande tempête de novembre 2023 qui frappe durement le jardin, déracinant des arbres centenaires, il est sauvé une fois encore, par un exceptionnel élan de solidarité. Un an plus tard, il est récompensé par la Fondation du Patrimoine. Oui, le jardin de Batz a encore de beaux jours devant lui.


Aujourd’hui, on compte plus de 2000 espèces originaires pour la plupart de l’hémisphère sud, Californie, Chili, Afrique australe, Chine, Australie et Nouvelle-Zélande, des régions au climat proche. Dont une exceptionnelle et rare collection de palmiers. Les scènes et floraisons estivales sont privilégiées. Les impressionnantes panicules bleues des vipérines, Echium candicans ou pininana, les géraniums de Madère, Geranium maderense, les tapis d’Osteospermum, marguerites blanches sud-africaines, sans oublier les daturas, abutilons ou Callistemon. Pour le parfum, on peut compter sur les Pittosporum, Hedychium, Reseda, Melianthus, Helychrisum ou Cinnamomum, le camphrier.




Infos pratiques
- Tresco, îles Scilly : www.tresco.co.uk
- Illnaculin, île Garinish : https://heritageireland.ie
- Jardins Georges Delaselle, île de Batz : https://jardin-georgesdelaselle.bzh

