Intemporelle, modeste tapis de verdure, la mousse est un trésor minimaliste subtil

Tout est question de regard … pour celui qui prend la peine de se pencher …
Ginkaku ji, le temple d'argent

Article paru dans le numéro 77 d’Eden, le magazine de l’art et de la culture du jardin. www.edenmagazine.be

L’éloge de la mousse n’est plus à faire. Vous, les adeptes d’Eden Magazine le savez bien. Vous, qui avez la chance de l’apercevoir, vous êtes tout simplement fascinés par ce « trois fois rien ». Vous êtes émus par tant de douceur, de simplicité, d’humilité. Loin de vous, les jardiniers contrariés qui redoublent d’effort pour l’éliminer de leurs pelouses, à force de scarifications et de produits chimiques ou … vaguement écologiques. Un combat voué à l’échec car imperturbablement, elle réapparaitra sur un sol lourd, compacté, peu drainé ou acide.

A Kenrokuen, les protections hivernales des pins sur tapis de mousse

Au Japon, elle a le statut de perle nationale. Soit naturelle, soit cultivée pour être transplantée et entretenue dans les jardins comme la plupart des plantes vivaces en Europe. On la respecte et on l’admire partout, même dans les merveilleux « jardins secs ». Elle ne laisse personne indifférent. Evidemment le climat humide et pluvieux du pays du soleil-levant est propice à son développement. Etendue plane sans véritable épaisseur, sans fleurs, elle recouvre le sol, s’étale sous les pins, rehausse les troncs des Ginkgo biloba, souligne les racines, borde les chemins et les graviers ratissés, se faufile entre les pas japonais et donne une patine aux pierres et aux lanternes. Elle adoucit les angles et les formes. Immuable, sa couleur verte se décline en différentes nuances ; elle offre un merveilleux écrin aux érables en robe d’automne ou aux cerisiers d’ornement lors de leur spectaculaire floraison printanière. Ses diverses textures et densités plus ou moins hautes et moelleuses, la font ressembler à une fougère miniature, une épingle, un petit cyprès, un écureuil, une grande ombrelle, une lanterne, à du givre qui se dépose tout doucement … Là-bas, le mot « mousses », est généralement conjugué au pluriel.

Temple des mousses    

A Kyoto, la magie règne. La visite du temple Saiho-ji, appelé aussi Kokedera ou temple de l’Occident, – il se situe à l’ouest de la ville -, est une expérience en soi, un voyage initiatique. « On y éprouve avec le plus d’étrangeté cette atmosphère de cathédrale engloutie et pourtant sereine » (Véronique Brindeau, Louange des mousses). Haut lieu du bouddhisme zen, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, il est la vision du paradis et le chef-d’œuvre du moine jardinier Muso Soseki, un des plus grands maîtres de l’art des jardins. Créé au XIVe siècle sur les ruines d’un ancien temple, le jardin dessiné autour d’un étang en forme de cœur, était avant tout pour lui un moyen d’accéder au zen. Tout le long, un sentier, quelques constructions et des îlots… les prémisses du « jardin promenade » en vogue dans le Japon du XVIIe siècle. Au fil du temps, le temple n’étant plus entretenu, les bâtiments sont détruits et le jardin presqu’abandonné. Seul l’étang subsiste et conserve sa forme initiale. La mousse, pas vraiment imaginée à l’origine, s’installe peu à peu et colonise spontanément le lieu déserté. Aujourd’hui, on y compte environ 120 espèces de mousses et lichens différents.

Les admirer se mérite. Chaque visiteur doit d’abord en faire la demande expresse par écrit, puis, recroquevillé sur un tatami, accomplir le rite d’entrée, recopier des sutras et tracer un vœu sur une planche de bois. Le tout dans le plus profond silence pour parvenir à intérioriser ses pensées et faire fi de ses repères. En d’autres mots, se dépouiller du quotidien. Vient alors l’entrée au jardin, une expérience surprenante dans un havre de méditation intimiste. Partout, entre les érables, les azalées et autour de l’étang, un tapis uniforme de mousse, de velours, absorbe les bruits et assourdit les sons. Symbole d’éternité, il est illuminé par le miroir d’eau, les jeux d’ombre et de lumière. Le silence est d’or. On est transporté dans un autre monde, mystérieux. Inévitablement, on contemple, on vit des émotions qui resteront à jamais gravées dans l’esprit.

Pionnière et primitive

Botaniquement parlant, la mousse est une bryophyte. Soit une plante cryptogame aux organes de reproduction dissimulés, qui produit des spores dispersées par le vent pour permettre son expansion. Primitive, elle est apparue il y a 370 millions d’années ; pionnière, elle fait partie du peloton de tête sur la terre, après les algues mais avant les fougères. Cousine des lichens, sphaignes et hépatiques, on en compte un très grand nombre. Chez nous, environ 750 espèces. Vu sa petite taille et la simplicité de sa structure, l’identification n’est pas facile et impose l’utilisation de loupes binoculaires ou de microscopes.

La mousse ne possède pas de système vasculaire ni de racines lui permettant de s’accrocher fermement au sol. Elle pousse en surface mais se fixe quand même timidement grâce à ses rhizoïdes, sortes de poils ramifiés ou minuscules racines à la base des tiges. Elle ne tire pas sa subsistance du sol mais absorbe l’eau sous forme de rosée, de brume ou de gouttes de pluie qu’elle capte directement par ses tiges et ses feuilles. Elle est un excellent bioindicateur de la qualité de l’air et de l’eau. Sans eau, la mousse entre en dormance, elle se déshydrate mais ne meurt pas. Elle peut survivre à des conditions extrêmes car elle a une incroyable capacité de reviviscence. Comme une éponge, au gré des pluies, elle peut renaître et reprendre des couleurs. La pluie accentue d’ailleurs l’intensité du vert tout en déployant les feuilles minuscules. Raison pour laquelle le bryologue la vaporise en vue de mieux la reconnaître. Lorsqu’elle forme une sorte de manchon sur le tronc, les branches ou les racines d’une plante, elle se gorge d’eau à chaque précipitation et la redistribue lentement dans l’atmosphère lors des périodes sèches, ce qui permet d’entretenir un véritable microclimat autour de la plante.

La mousse vit de pas grand-chose. Elle occupe les places que les autres végétaux généralement ne s’approprient pas : la terre nue, les rochers, les écorces. Elle apprécie les sols pauvres, acides, incultes voire « rondupés » et croît à l’abri du soleil dans un climat particulièrement humide. Plante chlorophyllienne, verte à chaque saison, elle produit de l’oxygène été comme hiver. D’un point de vue écologique, elle est inestimable car en peuplant les rochers ou les milieux complètement dénudés, elle permet à nombre de graines de germer, tout en créant du substrat apte à l’installation future d’autres espèces végétales. En sa compagnie, prospèrent des plantes vivaces poussant dans les mêmes conditions : anémones, hépatiques, aspérules, violettes, hellébores, sceaux de Salomon, myrtilles, lunaires et fougères… sans oublier toute une microfaune, les oiseaux et les rongeurs.

« Le jardinier de mousses ne plante pas, n’entame pas la terre en profondeur, il s’inscrit modestement dans l’ordre mouvant des choses végétales » Véronique Brindeau

Fragile et exigeante

Cependant, un paysage de mousse peut être bouleversé en quelques semaines lorsque les conditions ne sont pas favorables, un soleil trop généreux ou un manque d’humidité. Si la lumière indispensable à la synthèse de la chlorophylle ne lui parvient pas, elle ne fera que végéter. Au Japon, il n’est pas rare d’assister au spectacle des jardiniers accroupis vers l’infiniment petit, retirant à la main, cm² par cm², une feuille morte, une herbe, une brindille ou une aiguille de pin. Pour dégager la mousse de ces intruses et ne pas l’abîmer, pas d’outil, – au mieux une petite pince -, pas de souffleur, encore moins d’herbicide. Et surtout, interdiction formelle de marcher sur le tapis moelleux pour ne pas l’écraser. Un vrai travail de bénédictin…

Jardins de mousse et stumpery

Beaucoup de jardiniers se laissent tenter par cet univers microscopique sans se décourager. Le jardin de mousse devenant parfois l’ultime plaisir de celui qui a déjà tout expérimenté, les arbres, roses, vivaces, graminées ou fougères. L’éloge de l’ombre et la culture de ses pépites arrivent généralement au crépuscule de leur carrière. Les compositions sont nombreuses. Aux quatre coins du monde. Dans les Vosges, le jardin de Berchigranges n’est plus à présenter. Depuis quelques années, un jardin de mousses est apparu naturellement après le nettoyage d’un sous-bois au sol acide. Dès que les épicéas ont été dégagés, les bouleaux et hêtres ont été rapidement envahis par une trentaine de mousses et lichens différents. Magique.

Comment ne pas penser aussi aux jardins de la Renaissance italienne où l’eau, élément majeur et indispensable, était mise en scène par des fontaines, jeux et grottes. Avec elle, la mousse complice. La prestigieuse allée des cent fontaines de la Villa d’Este en est la preuve : ses jets d’eau rafraichissants s’écoulent délicatement entre d’épais coussins de mousses et de fougères. L’une n’allant pas sans les autres.

Au Royaume-Uni, dès le XIXe siècle, naissait l’engouement pour les collections de fougères poussant parmi des souches d’arbres retournées. Dans les lieux ombragés, des amas de souches, troncs et branches, appelés stumperies, étaient disposés avec élégance pour le plaisir des yeux mais pas seulement. Ils avaient aussi pour but de favoriser la biodiversité grâce à l’apparition de mousse, lierre, lichen ou champignon et celle d’une faune inféodée. La première stumpery est créée en 1856 dans le grand domaine de Biddulph Grange dans le Staffordshire ; aujourd’hui encore, la tradition victorienne perdure, notamment à Highgrove, le célèbre jardin du roi Charles III. Par ailleurs, en Ecosse au Dawyck Botanic garden, dépendant directement du Royal Botanic Garden of Edinburgh, se trouve un véritable refuge pour les plantes cryptogames. Dans une zone de 3,5 ha, elles se développent en toute liberté, permettant aux scientifiques à la réputation internationale, de les étudier.

Enfin, comment ne pas évoquer les jardins célèbres des grands temples de Kyoto comme celui du Kinkaku-ji, le pavillon d’or ou celui du Ginkaku-ji, le pavillon d’argent, vraiment incontournables ? Ou encore celui du Tofuku-ji, un des grands sanctuaires du bouddhisme fondé en 1236, dont le jardin est remanié en 1939 par Mirei Shigemori, paysagiste réputé mais encore inconnu à cette époque. Son magnifique damier de mousse est un chef d’œuvre avant-gardiste incontesté, alternant deux textures, des pavés gris clair et une mousse vert sombre. Un échiquier saisissant qui place définitivement la mousse au même rang que le minéral.

Lichen 

Cousin de la mousse qui lui ressemble,adapté lui aussi aux conditions extrêmes et aux endroits les plus inhospitaliers de la planète, il n’a en revanche ni feuilles, ni tiges. Né de l’association de deux organismes, un champignon et une algue étroitement liés, de couleur grise, jaune vif, orange, brune, noire ou rouge, il s’aplatit sur les écorces, les branches des arbres et les pierres. Parfois, il est comme suspendu ; on dirait une curieuse barbe pendante généralement grisâtre. Résistant, à la croissance extrêmement lente, le lichen a une longévité remarquable, parfois 100 ans. Lui aussi puise sa nourriture dans l’air, la pluie, le brouillard ou la neige et lui aussi est un Indicateur de la qualité de l’environnement. Dans nos régions, on compte une centaine d’espèces.

Pour en savoir plus :

Fondation bryologique Phillipe De Zuttere
  • Fait la promotion de la bryologie en Belgique et en Europe et,
  • Édite une revue Nowellia bryologica pour professionnels et amateurs
  • www.nowellia.be
Tela Botanica
  • Est un portail de la botanique francophone,
  • Ayant notamment un espace de discussions concernant la bryologie
  • www.tela-botanica.org
La Garance Voyageuse
  • Est une association visant à étudier, protéger et faire connaître le monde végétal ;
  • Elle a édité : Mousses et Hépatiques, Petit mémento d’initiation à la bryologie, Philippe Jestin
  • www.garancevoyageuse.org
Ouvrages :
  • Louange des mousses, Véronique Brindeau, Editions Philippe Picquier, 2018, ISBN : 978-2-8097-1343-5, un petit bijou,
  • Le jardin japonais, Sophie Walker, Editions Phaidon 2017, ISBN 978-0-7148-7499-9, une bible,
  • The World of Moss, Yoshihiro Ohno, Spressmedia 2019, ISBN 978-4-8021-3171-1 et
  • Moss gardening, George Schenk, Timber Press 1997, ISBN 978-0-8819-2370-4, des encyclopédies magnifiques,
  •  Le Japon des jardins, Francis Peeters, Editions Ulmer 2012, ISBN 978-2-84138-571-3, un formidable guide illustré de très belles photos.
SAIHO-JI, temple des mousses à Kyoto : www.saihoji-kokedera.com
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