A La Scarzuola, l‘extravagante mise en scène de Tomaso Buzzi

Un jardin, à nul autre pareil, loin des clichés des jardins italiens inspirés de la Renaissance

A Montegabbione en Ombrie, à mi-route entre le lac de Trasimène et Orvieto, après s’être perdu sur des chemins oubliés voire chaotiques, après avoir traversé des forêts et des vallons, on aperçoit au bout du bout, hors des sentiers battus, un jardin isolé presqu’inaccessible. Un rêve devenu réalité, une colossale scénographie théâtrale. Premier coup d’œil en arrivant sur les lieux : une vaste esplanade engazonnée, inondée par les rayons du soleil. Entourée de hauts murs, elle mène à la chapelle, vestige d’un couvent du XIIIe siècle dédié à St François d’Assise qui selon la tradition, y aurait vécu dans une hutte faite de scarza, une plante marécageuse spontanée, à l’origine du mot Scarzuola.

Au fil du temps, ce monastère maintes fois abandonné, n’est plus qu’une ruine. En 1957, acheté par l’excentrique architecte Tomaso Buzzi (1900-1981), enfin, il reprend vie. Représentant de l’avant-garde milanaise des années 20 et 30, véritable touche-à-tout, il a une certaine vision holistique de l’esthétique. Il s’intéresse aux décors, au design, au travail des matériaux comme la céramique ou le verre… Il se passionne aussi pour la création de jardins dans le but d’associer nature et environnement aux activités humaines.

Songe de Poliphile

Pendant plus de 20 ans, il se consacre corps et âme à La Scarzuola, un projet existentiel, sorti tout droit de son imagination fertile. Une œuvre surréaliste dictée par sa frénésie créatrice. Il dessine d’abord un jardin merveilleux inspiré du Songe de Poliphile de Francesco Colonna, – ouvrage de la Renaissance au succès retentissant -, et ensuite, il bâtit une énorme folie architecturale, la Citta Buzziana. Une cité profane, idéale, utopique, installée dans le paysage jardiné, en contrebas de la chapelle du monastère, la cité sacrée. Impossible ici de ne pas penser à d’autres compositions en quête d’harmonie, telle la petite ville de Pienza du pape Pie II ou l’île d’Utopia de l’humaniste anglais Thomas More ou à certains projets urbanistiques de Le Corbusier, comme sa ville radieuse.

Un petit clin d’œil aussi à différents lieux insolites qui n’ont toujours pas fini d’intriguer… le Bosco de Bomarzo ou parc des monstres de Vicino Orsini édifié au XVIème siècle, le curieux désert de Retz rehaussé de folies bizarres de la fin du XVIIIe ou un siècle plus tard, le palais que le facteur Cheval a construit dans son potager.

« L’ordre est le plaisir de la raison, mais le désordre est la volupté de l’imagination » T. Buzzi, en français dans ses carnets. (30 mai 1967) 

Parcours initiatique

Reflet de son imaginaire, inspiré des légendes, de la mythologie grecque ou romaine, de la philosophie et de l’Ancien testament, le parcours est chargé d‘un amalgame hétéroclite de symboles, codes, références et citations. Là-bas, à l’origine, on ne vit pas, – les édifices ont de belles façades mais sont vides à l’intérieur -, là-bas, on rêve, on divague… Le cheminement dans cet extravagant décor de théâtre est à la fois curieux et surprenant, à la gloire de l’étrange, du fantastique, de la démesure où les proportions sont malmenées, tout comme la réalité de l’espace. Quelques 7 amphithéâtres se succèdent. L’un d’entre eux, dédié au soleil et à la lune, est surmonté d’une acropole miniature rassemblant 7 édifices en modèle réduit : le temple de Vesta, la pyramide de Khéops, le parthénon, le Colisée, la tour des Vents, le panthéon et la tour de l’horloge de Mantoue. C’est par la porte de Jonas, ressemblant à la gueule de l’enfer de Bomarzo, que commence l’initiation aux 12 travaux d’Hercule. De-ci, de-là, le visiteur aperçoit un escalier qui mène nulle part, un cyprès foudroyé trônant au milieu d’une cour, une tour de Babel, symbole de vanité qui s’élève dans le ciel ou une colonnade à la Palladio, très Renaissance italienne  Les allusions sont sans fin, les surprises aussi : un Pégase doré, la barque de Poliphile, le lac de Narcisse, la lyre d’Apollon, un escalier musical dont les marches chantent lorsqu’on les gravit et la Gigantessa, un buste de femme monumental représentant la Terre-mère.     

           

                                                   

Un jardin

Pas de cité idéale sans jardin. Oui, La Scarzuola est, comme le dit Tomaso Buzzi, : « faite pour les abeilles, les fourmis, les lézards ou pour permettre aux escargots de tracer des chemins argentés sur les pierres, aux vers à soie de rester dans leurs cocons et produire leurs fils nobles… ». Construite en tuf couleur de miel, une pierre locale en grande partie récupérée sur les ruines du monastère, elle s’élève sur le flanc de la colline dans un amphithéâtre naturel. Les cyprès repérés à perte de vue dans le paysage environnant sont plantés en masse dans la composition pour former la colonne vertébrale de l’ensemble. Cela dit, fasciné par le pouvoir de l’inachevé, par le « non finito », la plupart des végétaux sont là tout simplement pour coloniser et végétaliser la cité. En effet, rien de plus beau que de laisser Dame Nature s’emparer du lieu. C’est comme cela, sauvage et enchanté, qu’il l’avait découvert en 1957. Pour lui, la beauté des ruines est magnifiée par cette action chaotique de la nature. Lorsque Tomaso Buzzi décède, son œuvre est donc volontairement inachevée. Aujourd’hui, La Scarzuola est entretenue et restaurée par son neveu, Marco Solari, qui en est devenu le gardien. Se prêtant au jeu, tout aussi éclectique et excentrique que le maître, il a décidé, sur base de ses notes et documents, de concrétiser et prolonger certains de ses projets les plus fous.  

Infos pratiques

La Scarzuola, Montegabbione 05010 Terni

Visite sur rendez-vous avec réservation obligatoire

info@lascarzuola.com ; www.lascarzuola.it

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