Article paru dans Eden Magazine n°81, automne 2025, augmenté de nouvelles photos

Il y a de belles histoires qui se répètent. Des jardins baignés par le Gulf Stream et tourmentés par les tempêtes, des collections de plantes rares et exotiques, des défis immenses à relever, des passions qui se transmettent de génération en génération. Il y a le jardin de l’abbaye de Tresco dans les îles Scilly, celui d’Ilnacullin dans l’île de Garinish ou celui de Georges Delaselle sur l’île de Batz dans le Finistère. Et puis, il y a aussi celui de Vauville dans le nord Cotentin ; non pas sur une île, mais sur la côte Atlantique. A 300 m plus exactement. Niché dans un paysage de dunes sauvages, de landes et de bruyères, derrière une forteresse en pierre grise dominée par un donjon du XIIe siècle, il surplombe la mer et domine la baie de La Hague.

De père en fils et en petit-fils

Nicole et Eric Pellerin achètent ce domaine en 1947. Ingénieur chimiste dans la parfumerie, habitué à courir le monde et à voyager depuis qu’il a servi dans la marine, Eric, fou de botanique, choisit d’acclimater des plantes rares et lointaines dans le pré à vaches attenant à la demeure. Encouragé sans doute par l’aura du jardin botanique voisin de Cherbourg, il dessine les bases du jardin et installe les premiers Eucalyptus et Trachycarpus. Les graines de ces derniers serviront d’ailleurs à constituer la palmeraie de son fils Guillaume qui, en 1980, reprend les destinées de la propriété. Logique pour un architecte paysagiste, créateur de jardins en France, notamment celui de Christian Dior à Granville, ou à l’étranger, à Kyoto ou à Genève. Aidé par son épouse Cléophée de Turckheim, il commence par développer les plantations d’arbustes dans les douves bien abritées et de haies brise-vent de chênes verts ou de bambous. En effet, contrer les tempêtes de l’ouest et les pluies baignées de sel en provenance de la mer est un préalable indispensable. Ensuite, il divise cet espace d’environ 4, 5 ha et crée des chambres de verdure intimistes dans lesquelles plus de 1000 espèces de plantes originaires d’Amérique du Sud, Afrique, Asie, Nouvelle Zélande et Tasmanie viendront pousser à l’abri. Les feuillages persistants sont une priorité ; avec eux, le jardin est beau pendant toute l’année.






A Vauville, la démarche scientifique rigoureuse est tempérée par un brin de poésie ; elle est reconnue dès 2004 par le ministère français de la Culture qui octroie le précieux label de « Jardin Remarquable ». En 2018, le jardin rejoint le réseau du BGCI, Botanic Gardens Conservation International ; il devient « partner garden » de la RHS, Royal Horticultural Society, anglaise et membre de l’Association des Jardins botaniques de France et des pays francophones. Aujourd’hui, Éric Pellerin, le petit-fils du fondateur, s’y investit totalement en entretenant et en enrichissant les collections.







La mise en scène



Les atmosphères, parfois curieuses ou inattendues, diffèrent tout au long du tracé sinueux. La pièce maîtresse du jardin est incontestablement la palmeraie de Trachycarpus fortunei, ces palmiers chanvres originaires des montagnes de Chine et du Japon, robustes, résistants au froid, qui s’adaptent au climat du nord en supportant des températures négatives jusqu’à – 15°C. Elancés, d’une hauteur d’environ 10 m, ils ont un feuillage élégant en forme d’éventail, un stipe épais et chevelu ressemblant à du chanvre et à maturité, des fleurs jaunes en grappes suivies de fruits bleu-noir.







Dans les anciennes douves, l‘ambiance est toute autre. C’est le royaume des fougères royales de Tasmanie, Dicksonia antarctica. En hiver, Eric protège leur stipe à l’aide d’un voile et leur cœur avec de la paille pour éviter qu’ils ne s’abîment lors d’éventuelles gelées. Plus loin, des Gunnera manicata originaires du Brésil développent leurs feuilles de rhubarbe monumentale autour du grand bassin de 60 m de long alors que dans l’allée des Hydrangea, les floraisons se succèdent, comme celle, tant attendue, de l’Hydrangea macrophylla ‘Eric Pellerin’ aux ombelles arrondies dans un dégradé de rose et de mauve. Et puis, tout à-coup, au bout d’une grande clairière… on aperçoit la mer.








Vauville est un jardin en mouvement façonné par le vent. En regardant la forme des arbres, on devine d’où il vient. Un incroyable Eucalyptus gunnii s’est adapté à la violence des éléments en étirant ses branches le long du mur d’enceinte. Ayant naturellement modifié son apparence, il est un bel exemple du phénomène d’anémomorphose, – anemos ou vent en grec ancien et morphos, forme -, qui fait s’adapter les végétaux aux conditions écologiques locales.

Prix de l’Art du Jardin 2025
Sous la présidence de la fondatrice Natalia Logvinova Smalto, le jury du Prix de l’Art du Jardin de la Fondation Signature, en partenariat avec le ministère de la Culture, souligne chaque année, l’excellence d’un jardin alliant patrimoine vivant, innovation botanique et écoresponsabilité. Lors de cette 6e édition, il a désigné comme lauréat le jardin botanique du château de Vauville devant deux autres finalistes réputés, le jardin exotique et botanique de Roscoff (Finistère) avec ses 3500 espèces australes et le jardin aquatique de la pépinière Latour-Marliac, dans le Lot-et-Garonne, abritant la collection nationale française de Nymphaea.

En pratique
Jardin botanique de Vauville : Route du Thôt, 1 à 50440 Vauville La Hague
- Chambres d’hôtes et gîtes sympathiques
- Petit musée avec la collection des 15000 anciens outils de jardin





Fondation Signature : www.fondation-signature.org
Poursuivez la lecture avec l’article : Cotentin, côté jardins, Eden Magazine, n°75, automne 2023 https://nouvellesdejardins.be/visites/cotentin-cote-jardins/
