Vers les Highlands écossaises, vers un rêve de bout du monde

Au menu, de merveilleuses oasis de verdure perdus dans les nuages bas et au retour, une halte stupéfiante qui ne laisse personne indifférent
Durnamuck

Article paru dans le numéro 76 d’Eden, le magazine de l’art et de la culture du jardin. www.edenmagazine.be

Cette année, nous remettons le cap sur l’Ecosse, berceau des whiskys, tartans, kilts, cornemuses, moutons et … fantômes. Plus précisément sur les Highlands au nord-ouest. L’idée étant de partir à la fin des vacances, lorsque les routes étroites où les voitures ne se croisent pas sont moins encombrées, les paysages rudes et sauvages plus authentiques, les jardins d’exception moins pris d’assaut. Evidemment, les rhododendrons aux couleurs chatoyantes, parfois trop présentes, ne sont pas au rendez-vous mais leurs troncs spectaculaires, hauts de 5 à 6 m, nous surprennent par tant de beauté. L’occasion était belle de voir et apprécier les jardins autrement.

A Inverewe, apparition de Nessie …

Dans les Highlands, ces hautes terres de montagnes figurant parmi les plus anciennes d’Europe, entrecoupées d’anciennes vallées glaciaires, de landes, pâturages et de lochs, le climat est idéal pour créer des jardins luxuriants. Grâce notamment à la pluie généreuse, au Gulf Stream et à son lot de douceur. Les températures moyennes se situent autour des 15°C, descendent rarement en-dessous de 0°C, malgré quelques épisodes neigeux. Le vrai problème ici, ce sont les éléments avec lesquels il faut continuellement se battre, précipitations intenses, vents forts, tempêtes violentes qui déracinent les colosses aux pieds d’argile.

Inverewe, un rêve de botanique

Qui aurait parié sur ce bout de terre rocheuse, solitaire, au pied des montagnes et du Loch Ewe ? Un promontoire stérile, vaste lande rase et sauvage inhabitée et balayée par les vents… « the impossible garden », comme le titre le guide du jardin. Pourtant, il y a plus de 160 ans, Osgood Mackenzie, visionnaire intrépide et déterminé, s’est jeté à l’eau. Héritier d’une famille animée par la passion du jardin, il a consacré sa vie entière à tester la rusticité des plantes et acclimater les exotiques. Le challenge était immense, Inverewe étant à une latitude proche de Stockholm ou de Moscou.

Sur ce domaine de 800 ha, il n’y avait rien au départ, hormis quelques bruyères et autres végétaux écrasés au ras du sol. Osgood Mackenzie commence alors par planter une ceinture d’arbres comme brise-vent. Des pins écossais, de Corse, des hêtres et des bouleaux. Dans le jardin de 20 ha créé autour de la maison, il fait apporter de la bonne terre afin de préparer un sol accueillant et drainé pour les futures exotiques qu’il espère apprivoiser. Une mosaïque d’écosystèmes et différentes ambiances s’installent peu à peu. Le point d’orgue est le potager clos en arc de cercle, orienté plein sud et protégé par 3 murs de briques. On dirait un grand amphithéâtre qui divisé en larges terrasses, descend doucement vers le loch en suivant la ligne incurvée de la baie. Rénové par le National Trust of Scotland qui, depuis 1952 gère l’ensemble, il accueille légumes et fleurs originaires du monde entier. Notamment des plantes Sud-africaines avec une sélection de succulentes tels les Aeonium et Crassula, mais également des Agapanthes, Gazania, Arctotis, Osteospermum, Kniphofia, Crocosmia ou autres Dierama. Un festival de couleurs. Au-delà, au pied de la maison réaménagée à la suite d’un incendie, une rocaille, œuvre de sa fille Mairi Sawyer, est ponctuée d’un surprenant Eucalyptus coccifera projeté au sol à 2 reprises lors des tempêtes de 1953 et 2005. Puis, la promenade commence dans les allées sinueuses des sous-bois de rhododendrons centenaires et géants, R. falconeri, arboreum ou barbatum, et mène vers deux bassins propices à la plantation de nombreux trésors. Au retour, un imposant Quercus cerris ‘Argenteovariegata’, attire tous les regards. Depuis 1937, il illumine le chemin de son magnifique feuillage vert souligné de blanc, à l’effet argenté. Aujourd’hui, Inverewe compte une des plus belles collections de végétaux des pays de climat tempéré du monde entier. Un vrai régal.

Durnamuck, un rêve de mise en scène

La rencontre avec Will Soos et Sue Pomeroy à Durnamuck est un autre temps fort du voyage. Au bord du Little Loch Broom, face aux montagnes grandioses, une avancée de terre comme la proue d’un bateau descend doucement, sous un ciel chargé de nuages bas. Devant la maison perchée sur le haut du jardin, le contraste avec l’environnement austère est indicible, tant il y a de beauté, tant il y a de fleurs et de couleurs. Des tons chauds qui réveillent les journées parfois trop sombres. Ce lieu caché et perdu dans ce décor majestueux est le coin de paradis de deux grands connaisseurs de plantes à l’énergie débordante et l’enthousiasme communicatif ! Will et Sue se sont rencontrés à quelques km de là, à Inverewe où, il était responsable du jardin clos et elle de la multiplication des plantes. Inspirés tous deux par ce jardin mythique et par leurs voyages botaniques en Afrique du Sud et au Chili, ils ont rassemblé ici, un éventail de plantes rares et exotiques, principalement des vivaces issues de semis de graines récoltées dans la nature.

L’histoire de Durnamuck commence en 2009, lorsque le couple jette son dévolu sur un terrain de 50 ares, exposé sud-est. Ils décident de construire eux-mêmes leur maison, tout en installant des haies pour se protéger des vents. Puis, ils montent des murets de pierre sèche pour isoler les plantes fragiles ou optimiser le drainage et creusent des fossés. Les plantations débutent rapidement sans dessin préétabli mais plutôt selon les besoins des végétaux, tout en gardant l’axe et le focus vers le loch, vers les montagnes, puis au loin vers les nuages. Ils créent une séduisante presqu’île de fleurs, composée d’une prairie simplement fauchée, bordée de 2 parterres incurvés et d’un long border surélevé le long de la façade nord-est. Pour eux, l’essentiel se résume à disposer la bonne plante au bon endroit, avec un certain sens de l’esthétique. Les vivaces se bousculent, Watsonia, Crocosmia, Agapanthus, Dierama, Rudbeckia, Eupatorium, Sanguisorba …, elles sont mariées aux folles graminées, Miscanthus, Panicum ou Stipa, qui ondulent et dansent continuellement avec le vent. Oui, nous sommes ici au paradis dans un jardin à taille humaine, façonné de main de maître par deux passionnés éclairés.

Gordon, un rêve de potager

Au Royaume Uni, les walled gardens, en d’autres mots les jardins clos de murs, principalement des potagers, sont légion. Attributs traditionnels des grandes propriétés qui se respectent, loin des modes et des chamboulements, ils sont restés relativement intacts. A Gordon, le walled garden, est aujourd’hui un des plus grands et des plus productifs. Il a parfaitement réussi son entrée dans le XXIème siècle, sous la houlette d’Angus et Zara Gordon Lennox, qui en 2008, ont hérité du château et du domaine. En décidant de diversifier les activités, – une ferme de production fruitière et des locations de maisons de vacances -, ils se lançaient avec acharnement et ténacité dans un énorme projet : la rénovation du vieux potager, son ouverture au public et l’organisation d’événements.

Ils font appel au talent de l’excellent paysagiste Arne Maynard. Le but étant de moderniser ce jardin traditionnel avec une approche nouvelle de l’espace et des plantations contemporaines. Bref, faire revivre ce potager et le rendre aussi bon que beau et cela, pendant toute l’année. Tout est à faire. A part les 250 fruitiers en espalier, – abricotiers, cerisiers, poiriers, pommiers et pruniers -, qui ornent les vieux murs de brique datant de 1800, l’ensemble de 3,2 ha est totalement abandonné et vide. Arne Maynard décide de le diviser en plusieurs parcelles délimitées par une centaine de nouveaux fruitiers en espalier et par 2,5 km de chemins bordés de briques. Tout est dessiné sur base d’un axe central qui démarre de la maison du jardinier vers un étonnant labyrinthe d’herbes sauvages. Au centre, un bassin encadré de plusieurs lignes de lavande bleue.

Il introduit un total de 30.000 nouvelles plantes. Des légumes du terroir, mais aussi des herbes aromatiques, lavandes, camomilles ou romarins et des fleurs en profusion. Ils alimentent la table du restaurant, servent à la fabrication d’huiles essentielles, de cosmétiques, de confitures, cidres, chutneys ou même d’un gin au parfum enivrant. L’ancienne serre victorienne restaurée accueille quelques frileux, poivrons, tomates, melons, raisins, ananas ou concombres. Ailleurs, des parcelles sont réservées aux artichauts, aux asperges ou aux petits fruits. Un pré rehaussé de quelques monticules de gazon en forme de croissants de lune accueille les cerisiers. Ici, on ne sait plus où donner de l’œil, le doigt appuyé sur le déclencheur de l’appareil photo.

Jupiter Artland, un rêve de « landforming »

Une chose est certaine, au retour de notre périple, nous ne raterons pas l’ouverture au public de Jupiter Artland, le jardin de sculptures des époux collectionneurs d’art, Nicky et Robert Wilson. A l’ouest d’Edimbourg, dans le parc de 30 ha de leur propriété de Bonnington House, ils ont dès 2009, invité des artistes, pour y créer dans la plus totale liberté, des sculptures et des installations. Quelques grands noms de l’art contemporain, notamment Andy Goldsworthy, Ian Hamilton Finlay, Anish Kapoor ont répondu présents. Au fil du temps, prennent place 30 sculptures permanentes, tout-à-fait spécifiques au site, complétées de manière temporaire par d’autres œuvres.

Cela dit, l’aventure esthétique avait commencé quelques années plus tôt, en 2003, avec l’arrivée de leur premier hôte, l’architecte paysagiste et designer américain Charles Jencks (1939-2019), auteur du fameux jardin The Cosmic Speculation (voir l’article dans Eden Magazine n°47). Pionnier du « landforming », dérivé du Land art, – ce mouvement de l’art contemporain des années 60 qui utilise et travaille la nature -, Charles Jencks fasciné par la science et la cosmologie, intervient sur l’espace, le paysage, la nature tout en exploitant le relief, l’eau ou les plantes. Sans oublier de miser sur les sculptures. Pour lui c’est certain, l’art du jardin est essentiel à la méditation sur les lois de la nature. A Jupiter Artland, il suggère aux époux Wilson, les Cells of life, une de ses plus grandes œuvres sculptées, où il tente d’interpréter et illustrer les bases microscopiques de la vie. Il y développe non seulement le thème de la vie d’une cellule mais aussi le phénomène de la division cellulaire. En d’autres mots plus scientifiques, le phénomène de la mitose.

Le résultat est grandiose et ne laisse personne indifférent. La surprise est totale. 8 buttes engazonnées, parfois immenses telles des ziggourats ou des terrassements préhistoriques, entourent 4 lacs, des miroirs d’eau, reliés par un chemin de liaison et un grand plat. Ces mouvements de terre recouverts d’un manteau d’herbe, – des reliefs à grande échelle -, nécessiteront 5 années de travaux titanesques. Ils sont uniques ; ils sont la signature de Charles Jencks. Au sommet de la composition, la vue est bouleversante. Des spirales, arabesques végétales, courbes et contrecourbes, formes sinueuses et ondulantes apparaissent peu à peu… Comme l’explique si bien l’auteur : « Le sentiment précède la pensée, l’émotion précède la compréhension. L’étrange attrait du paysage conçu est de promettre un voyage des sens à l’esprit. Une façon agréable de penser sans travail conscient ; une façon d’entrer en relation avec la nature avant de s’en rendre compte ». Oui, en effet, nos pensées s’envolent, on se met à rêver. Mais lorsque tout-à-coup on aperçoit un jardinier costaud, tondant les buttes en spirale en balançant son engin au bout d’une corde … on sourit et on redescend sur terre…

L’envers du décor

Infos pratiques

  • Inverewe

The National Trust of Scotland, Poolewe, Wester Ross, IV22 2LG, www.nts.org.uk

  • Durnamuck

Will Soos et Sue Pomeroy, 2 Durnamuck, Little Loch Broom, Highland, IV23 2QZ, www.scotlandsgardens.org

  • Gordon Castle Walled Garden

Angus et Zara Gordon Lennox, Fochabers, Morayshire, IV32 7PQ, www.gordoncastle.co.uk

  • Jupiter Artland

Nicky et Robert Wilson, Bonnington House, Kirknetown City of Edinburgh EH27 8BB, www.jupiterartland.org

Dierama

D’autres jardins de notre périple écossais :

Blair
Mount Stuart
Partager