Rubens en ses jardins, Il était une fois … demain !

Jacob Harrewijn d'après Jacob van Croes, La Maison Rubens à Anvers, (Parties de la Maison Hilwerve à Anvers), 1692, Collection Ville d'Anvers, Maison Rubens, © Michel Wuyts & Louis De Peuter

Article paru pour Eden Magazine printemps-été 2024, n°77 : www.edenmagazine.be

Peter Paul Rubens n’a pas fini de faire parler de lui. Cet illustre anversois au génie exceptionnel sera à l’honneur cet été, lorsque les portes du jardin de la Rubenshuis (Maison Rubens) s’ouvriront à nouveau

Après 1 an et demi de restauration, le jardin familial attenant à la maison et à l’atelier de Rubens retrouvera sa fonction d’antan, une oasis de paix, de nature et de fraicheur au cœur d’Anvers, à deux pas du centre historique et de sa grande rue commerçante. Pour y accéder, un bâtiment d’accueil flambant neuf, de style contemporain, conçu par les architectes Robbrecht et Daem. Derrière son élégante façade habillée de centaines de colonnes, se cache la magnifique la bibliothèque scientifique de la Rubenshuis avec vue imprenable sur le jardin.

Peter Paul Rubens (1577 – 1640)

Comment résumer, en quelques mots, cette vie bien remplie d’un père de famille nombreuse, peintre renommé, diplomate hors pair et collectionneur invétéré ? Un homme célèbre incontestablement, appartenant à la jet set de l’époque, côtoyant les Marie de Médicis, les archiducs Albert et Isabelle, et d’autres monarques d’Espagne, d’Angleterre ou d’Allemagne ! Très en vue, il est un des artistes les plus prolifiques de son temps. A son actif, plus de 1400 œuvres. Aidé par les membres de son atelier, Il excelle dans les grands formats, tableaux bibliques, mythologiques ou historiques, mais aussi dans les portraits familiaux ou les paysages. Consacré maître de la peinture baroque flamande, maître de l’école d’Anvers et de la guilde Saint-Luc, la confrérie anversoise des artistes, il appartient à l’élite. Tous les grands de ce monde lui réclament une œuvre.

Peter Paul Rubens, Autoportrait 1630, Collection Ville d’Anvers, Rubenshuis, © KIK-IRPA

Elégant et gentleman distingué comme sur la plupart de ses autoportraits, brillant et érudit, il est à vrai dire, un humaniste éclairé. Polyglotte, il voyage dans toute l’Europe notamment en Italie où il séjourne 8 ans pour étudier les œuvres de la Renaissance. Au fil du temps, il devient un des personnages les plus connus du continent : peintre officiel de différentes cours mais aussi diplomate d’exception jouant un rôle non négligeable auprès de différents souverains.

Anvers, la renommée

Rubens est né à Siegen en Allemagne ; ses parents ayant dû quitter Anvers lors des persécutions des protestants par le duc d’Albe dans les Pays-Bas espagnols. Dès l’âge de 12 ans, il revient à Anvers et très jeune, il suit une formation de peintre dans les ateliers de la ville. Il épouse une anversoise, Isabella Brant, avec qui il a 3 enfants. En 1610, sur base de ses propres plans, il restaure et agrandit une demeure patricienne pour y vivre et travailler. Il y installe son atelier aux dimensions aussi impressionnantes que ses œuvres et son cabinet d’art : une collection de statues antiques et des tableaux du Titien, Tintoret, Véronèse, Holbein ou Elsheimer. Également sa fameuse bibliothèque, comptant de nombreux ouvrages de géopolitique, nécessaires à la préparation de ses missions diplomatiques, mais aussi d’art ou de botanique. Last but not least, un jardin en intérieur d’îlot est créé pour faire notamment le lien entre les différents bâtiments. En 1630, quatre ans après la mort de sa première épouse, il se marie avec Helena Fourment, avec qui il a cinq enfants. Dix ans plus tard, le 30 mai 1640, il succombe à la goutte, une maladie chronique. Après des funérailles grandioses offertes par la ville, il est enterré non loin de chez lui, dans une chapelle funéraire de l’église St Jacques.

Clara Peeters, Fleurs dans un vase en pierre et œillets dans un pot en terre cuite, 1612, collection privée

A l’époque de Rubens, la ville d’Anvers est prospère. Pendant la trêve de douze ans qui met fin à la guerre entre l’Espagne et les Provinces-Unies, son port international au bord de l’Escaut est un lieu de passage et un point de rencontre obligés. Bourdonnant d’activités, Anvers entretient des relations commerciales avec de nombreuses villes étrangères et devient un des premiers centres économiques de l’Europe du Nord. Également un lieu majeur de l’activité culturelle et artistique. Son bourgmestre, Nicolaas Rockox, grand amateur et collectionneur d’art, devient l’ami, le client et le mécène de Rubens. Il lui commande notamment la monumentale Assomption de la Vierge pour la cathédrale d’Anvers. Cela dit, Rubens soigne sa renommée au-delà des frontières ; pour y parvenir, il engage dans son atelier plusieurs élèves et assistants et propose à quelques collègues reconnus de se joindre à lui pour composer ses toiles. Anthony van Dyck le portraitiste, Jacques Jordaens, Frans Snyders le peintre animalier ou Jan Brueghel l’Ancien, le peintre de fleurs et excellent ami … Il recrute également et supervise les meilleurs graveurs de son temps, fait réaliser estampes, illustrations et couvertures de livres par l’éditeur Balthasar Moretus, propriétaire de l’Officina Plantiniana, créée par son grand-père.

Jacob Marrel, Deux tulipes avec insecte, 1637, Rijksmuseum, Amsterdam

Incontestablement, Anvers rayonne et domine les Pays-Bas espagnols. A l’instar d’Amsterdam ou Haarlem, la ville succombe elle aussi, à l’engouement pour la tulipe. Ce phénomène très peu relaté, est désormais prouvé par les recherches historiques menées par la Rubenshuis, dans le cadre du réaménagement du jardin. D’origine orientale, la belle est d’abord choyée par les sultans ottomans de Constantinople, avant d’être introduite en Europe. Son essor, elle le doit à Charles de l’Ecluse, botaniste à l’université de Leyde, qui l’acclimate sans souci. En 1630, plus de 140 espèces sont cultivées dans nos contrées. Véritable coqueluche de la haute bourgeoisie, elle fascine les collectionneurs et les artistes qui ne se lassent de la représenter dans les peintures de fleurs. La tulipomanie déclenche les passions : les prix du bulbe s’envolent. Vertigineux, ils sont décuplés en seulement quelques jours, sous l’effet de spéculateurs avides de plus-value sur les reventes. En 1637, la valeur du bulbe s’effondre : des ruines et des faillites surviennent ; elles transforment les rêves en cauchemars. C’est le premier crash financier de l’histoire. Pour railler le phénomène et se moquer des coutumes et imperfections de la société, certains artistes mettent en scène des singes au comportement humain. Un genre pictural très probablement inspiré de l’œuvre de Pieter Brueghel l’Ancien, qui se développe particulièrement à Anvers, sous la signature des Frans Francken le Jeune, David Teniers le Jeune ou Jan Brueghel l’Ancien et le Jeune.

Un jardin au XVI ou au XVIIe siècle

Peter Paul Rubens et Jan Brueghel I, Allégorie de l’odorat, 1617-1618, Madrid, Museo Nacional del Prado, © Archive Museo Nacional del Prado

Dans le nord de l’Europe, aux XVI et XVIIe siècles, les jardins ressemblent encore au jardin clos du moyen-âge, les hortus conclusus. Entourés de murs, de haies ou de rangées d’arbres, ils sont composés de dessins géométriques, voire symétriques, de bordures de buis, pièces d’eau, fontaines, sculptures, pergolas et vases ornés de fleurs. Les influences italiennes et françaises y sont encore timides, mais l’intérêt pour les plantes croit de jour en jour avec la création des premiers jardins botaniques, notamment celui de Leyde en 1577. La diffusion de catalogues à la gloire de plantes nouvelles y est aussi pour quelque chose, notamment le fameux florilège de Basilius Besler, l’Hortus Eystettensis identifiant, à l’aide de 367 planches, les espèces remarquables du jardin du prince-évêque d’Eichstätt. Au château de Heidelberg, un nouveau modèle du jardin baroque est créé pour le prince-électeur Frédéric V. Renommé pour ses perspectives innovantes, cet Hortus Palatinus, est dessiné par l’architecte français en vogue, Salomon de Caus qui le décrit dans ses ouvrages. Rubens les connaissait ; il les avait dans sa bibliothèque.

Le printemps, David Teniers de Jonge, c.1644, The National Gallery, London, NG857, acquisition 1871

Cependant, l’art des jardins à cette époque, est surtout marqué par l’architecte et ingénieur Hans Vredeman de Vries (1527-1606), d’origine frisonne, qui a longtemps habité et travaillé à Anvers. Ses tableaux et dessins minutieux d’architecture y sont publiés à partir de 1583 dans un recueil de modèles et vues de jardins, Hortorum viridariorumque elegantes et multiplices formae ad architectonicae artis normam affabre delineatae. Théoricien de l’idéal du jardin de la Renaissance flamande en Europe, expert en dessin et perspective, il exerce une influence considérable sur ses contemporains. Son Hortorum insiste notamment sur la présence idéale de l’axe central, indispensable à l’unité spatiale entre le jardin et la maison. Il se prend à revisiter le style classique, avec des parterres aux formes géométriques, ponctués d’arbustes taillés, entourés ou traversés de palissades, rehaussés de tonnelles, berceaux et treillages pour plantes grimpantes, de galeries, portiques à arcades, pavillons ouvragés, décors et pots pour la culture des plantes rares et exotiques.

Un jardin familial

Peter Paul Rubens et son atelier, Rubens, Helena et Nicolas dans le jardin (La promenade dans le jardin), c. 1630-1631, Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Alte Pinakothek, München, CC BY-SA 4.0

Inspiré par tous les grands courants de son temps, notamment l’Antiquité romaine et la Renaissance italienne, il semble naturel pour Rubens de cultiver un jardin. Une série d’espaces pour se détendre avec les enfants, recevoir les amis et les invités de marque, mais aussi un cadre idéal pour son atelier et les décors de ses œuvres. Et pourquoi pas, une manière efficace de relier les quartiers privés et professionnels. Pour cet homme raffiné, il doit être une véritable œuvre d’art avec pavillon élégant et portique majestueux. Plusieurs de ses toiles y font référence : notamment, le tableau, Rubens, Helena Fourment et Nicolas dans le jardin, dans lequel on aperçoit le pavillon ou celui d’Anthony Van Dyck, Portrait d’Isabella Brant, avec les détails du portique. Les deux imposantes fabriques, restaurées en 2019 sont nées de l’imagination de Rubens ; elles sont largement influencées de son voyage en Italie ; le pavillon rappelle la Porta Pia dessinée par Michel Ange à Rome et le portique d’entrée, un arc de triomphe romain surmonté des statues de Mercure et Minerve. Tous deux suscitent l’admiration. Mais pas seulement. Le jardin aussi. Aristocratique, il est entretenu au bouton par ses deux jardiniers, Willem et Jaspar, les garants de son éden avec qui il partage la même passion.

Témoin du passé, tremplin vers l’avenir

Lorsqu’aujourd’hui, il est décidé de restaurer l’ensemble de la maison de Rubens, une évidence s’impose. Il faut commencer par le jardin. Un jardin baroque entre le maniérisme et le classicisme français, relevé par la touche géniale de son concepteur et par une note contemporaine. En l’absence de documents ou témoignages suffisants, de plans ou de listes de plantes, innover dans l’esprit du peintre parait être la meilleure solution. Le Bureau d’étude Ars Horti mené par Jan Bleys, en collaboration avec l’Agence Flamande du Patrimoine, s’appuie alors sur les analyses d’archives, de la littérature et de l’iconographie d’époque, menées par Klara Alen, Conservatrice de la Rubenshuis. Rien n’est laissé au hasard. Un examen méticuleux et attentif des tableaux, dessins ou tapisseries, de divers documents concernant la vie quotidienne, des testaments ou actes de vente de parcelles auprès des différents notaires d’Anvers… Un immense travail de préparation, sans oublier les fouilles in situ par le service d’archéologie de la ville d’Anvers, mettant à jour les vestiges d’un temple calviniste du XVIe siècle et les restes d’une tannerie de chèvres.

© Ars Horti 2022

Pour Ars Horti, une chose est certaine : il est nécessaire de restituer l’axe central, rétablir les lignes et les proportions, définir la composition dans sa globalité en y intégrant les différents bâtiments et tracer les diagonales ou perspectives caractéristiques de l’œuvre de Rubens. Il dessine un parterre classique, originel, cruciforme, d’une simplicité géométrique : le chahar bagh, littéralement 4 jardins, un modèle formel divisé en quatre et ponctué d’un bassin central. Et puis, sur cette base, Ars Horti ajoute les décors, fontaines, arcades, couloirs ou déambulatoires végétalisés, les haies, rubans bas et les guilloches, ces lignes onduleuses et entrelacées.

Plantation printemps 2023 © Lucid

Les plantations débutent au printemps 2023, avec l’arrivée de 39 arbres, qu’il a fallu transporter à l’aide d’une grue par-dessus les bâtiments qui entourent le jardin. Ils seront comme au XVIIe siècle, l’essentiel de cette oasis, offrant fraicheur et ombre, tout en cachant les environs disgracieux. Les travaux se poursuivent à l’automne avec l’installation d’une profusion de végétaux, comme dans les tableaux de Rubens et de ses contemporains. Différents niveaux de plantation sont perceptibles : en-dessous des arbres, quelques arbustes et des foules de vivaces, bulbes, annuelles et couvre-sol ; le tout en mélangeant les fleurs et les fruits, afin de créer de la beauté pendant toute l’année. Au total, plus de 17.000 plantes, dont des centaines d’arbustes et de plantes de haie, plus de 500 grimpantes, des milliers de vivaces et plus de dix mille bulbes et plantes castrales, sans oublier celles d’orangerie ou les plantes aquatiques… l’abondance des paradis terrestres. En ce qui concerne les coloris, aucune hésitation, Ars Horti fait appel au coaching du célèbre créateur de mode anversois Dries van Noten, réputé pour son travail sur la couleur.

© Lucid

S’il veut être prêt pour l’avenir, ce jardin doit être géré de manière durable et écoresponsable. Le défi premier ? La gestion de l’eau ! Récupérée dans d’énormes citernes enfouies sous la terre, l’eau de pluie sert désormais à irriguer tout le jardin. Les végétaux quant à eux, sont choisis pour leur capacité à affronter les périodes de sécheresse et les cheminements pour leur capacité à laisser l’eau s’infiltrer dans le sol.

Juin 2024, © Frederik Beyens

Cet été, les portes du jardin s’ouvriront au public. Il sera le lien entre le passé et le nouveau …   Encore un brin de patience.

© Frederik Beyens

Infos pratiques

Ouverture le 30 août 2024

Rubenshuis (Maison Rubens)

Hopland 13

2000 Antwerpen

www.rubenshuis.be

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